Suite autochtone

« On a le tiers-monde au Québec », ai-je lu à plusieurs reprises à la suite de ma chronique de la semaine dernière où je relatais, entre autres choses, une visite à Kitcisakik, un village algonquin sans égouts, ni eau courante, ni électricité.

Le tiers-monde au Québec ? Mais voyons ! Non.

On a pire : l’ignorance, camouflée sous les jolis couverts de la bombance permanente.

Les illusions propres à l’univers de la consommation masquent hélas le fait qu’on peut être durement opprimé même quand certains autochtones possèdent des motoneiges, de grosses camionnettes, des véhicules tout-terrain. Cela suffit en effet à plusieurs pour croire que tout va pour le mieux pour eux. Il est pourtant possible d’être victime de profondes injustices au beau milieu des triomphes de la consommation. Parlez-en aux Noirs, chez nos voisins américains.

Kitcisakik n’est pas à proprement parler une réserve amérindienne, bien que ceux qui y vivent soient tous des autochtones. Ces Algonquins ont refusé de se soumettre au système des réserves en continuant de vivre sur des terres ancestrales inondées par Hydro-Québec. Cela leur fait honneur, je crois. Mais la vie qui est la leur a aussi de quoi nous faire honte.

Que ces gens-là ne paient pas d’impôt, comme on l’entend souvent répéter, peut-il excuser leur abandon par la majorité de la population ?

En fait, près de 40 % des Québécois, soit deux citoyens sur cinq, ne payent pas non plus d’impôt sur le revenu. Sont-ils privés pour autant d’eau, d’électricité et d’aqueduc comme à Kitcisakik ?

Adrienne Anichinapéo, la chef de Kitcisakik, est au nombre de ceux qui considèrent qu’en désespoir de cause, il convient d’abandonner le village actuel pour mieux repartir de zéro ailleurs. Elle souhaite fonder un nouveau lieu commun, plus propice au développement de chacun.

Qu’une partie de Kitcisakik juge aujourd’hui que, pour échapper à sa condition, il convienne de porter sa misère sur son dos jusqu’à un ailleurs incertain en dit long sur le poids du désespoir. Dans le malheur d’un tel présent, on perd foi en l’avenir autant que la trace de son passé. Qui peut s’étonner qu’en des lieux pareils le temps et l’énergie finissent par tourner au ralenti ?

J’ai écrit que les enfants de Kitcisakik n’obtiennent aucun diplôme d’études secondaires depuis dix ans. Des amis lecteurs me font remarquer qu’ils ont eu vent de quelques étudiants venus de là-bas qui seraient parvenus au niveau collégial. Une exception infirme-t-elle la règle ? À ceux qui ne tiennent pas à entendre parler d’injustice, il n’en faut pas plus, semble-t-il, pour oublier un tel malheur collectif.

Le fait est que les écoles en milieu autochtone demeurent moins bien financées que dans les villages québécois, sauf peut-être chez les Cris et les Naskapis, grâce à la Convention de la Baie James. Comment tolérer chez nous pareille inégalité au royaume de l’enfance ? Il est vrai que l’on tolère à peu près tout chez nous, y compris des ministres illettrés, comme Francine Charbonneau.

L’injustice se manifeste en fait jusque dans les services sociaux. La journaliste Anne Panasuk, de Radio-Canada, vient de démontrer, dans l’indifférence quasi générale, qu’une famille d’accueil québécoise touche au minimum 71 $ par jour lorsqu’elle se voit confier un enfant. Mais dans le cas où un enfant autochtone est confié à d’autres autochtones par les services sociaux, le montant sera spécial : jusqu’à deux fois moindre.

Cette injustice perdure depuis des années, même si le gouvernement fédéral promet désormais de s’y pencher à la suite du reportage de Mme Panasuk.

Le philosophe Michel Onfray a exposé à sa manière une distinction entre la misère propre et la misère sale, la deuxième étant celle à laquelle on s’attaque près de chez soi au lieu de courir d’abord pour la soulager à l’étranger et d’en revenir les mains propres. La misère sale, pour peu qu’on entende contribuer à vraiment la soulager, entraîne une remise en question des modalités de notre propre confort ; ce que la misère propre, confinée à l’étranger, ne fait pas forcément. Je ne suis pas convaincu de la pertinence de cette distinction qui place en opposition proximité et étranger, comme si les deux n’appartenaient pas au même monde.

Pourquoi faudrait-il oublier le malheur des gens d’ailleurs ? L’aide à l’étranger contribue aussi à nous remettre en question. Mais il n’en demeure pas moins urgent d’apprendre d’abord à mieux aider ceux qui souffrent chez nous avant d’oser poser en sauveurs de l’humanité.

À la suite de ma chronique, un groupe de professeurs de l’Outaouais est apparu résolu à organiser pour Kitcisakik des activités de soutien avec leurs étudiants. Les voilà qui discutent d’un plan d’action tout en visionnant des documentaires, notamment Le premier pas, de Lévy L Marquis, et Escale à Kitcisakik, de Mathieu Vachon. Après sa mort, ce village vivra-t-il de nouveau ?

Comment se fait-il qu’on n’accorde pas spontanément au sort des Amérindiens la meilleure attention ? Cette attitude générale qui suppose que le destin de ces hommes compte moins que celui des autres, et que l’ordre moral peut en conséquence être retranché de l’ordre politique sans le faire périr, cette attitude, la nôtre, est un non-sens absolu.

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9 commentaires
  • Yves Côté - Abonné 31 août 2015 03 h 58

    Merci !

    Lorsque la misère est dérangeante pour la société qui la porte, les regards des bons bourgeois se détournent pour ne pas la voir.
    Lorsque son cri est dérangeant pour la société qui le reçoit, les oreilles des bons bourgeois détournent leur attention pour ne pas l'entendre.
    Lorsque l'évidence de la misère ne peut plus être cachée par celles et ceux qui la vivent sans qu'ils ne reçoivent de solidarité de la société qui la porte, ils ferment les portes et les fenêtres sur leur détresse. Celle-ci n'est-elle pas devenue insignifiante pour leur société ...?
    Parce que le pire pour eux n'est pas la misère qu'ils vivent, mais l'aveux personnel que celle-ci ne se mérite même pas la solidarité humaine de leurs proches. Ou de ceux qui humainement, ne devraient être autrement que proches...
    Chose détestable s'il en est, pour qui ne demande et ne travaille qu'à notre "alzheimérisation" continue et rentable pour eux.

    Merci Monsieur Nadeau pour vos textes et votre humanisme.
    Nous en avons bien besoin.
    Et ne soyez pas trop secoué de tous ces gens qui, plutôt que de voir la lune que vous pointez avec talent, ne savent que se réduire à regarder votre doigt. Lutter n'a non-seulement jamais été facile, mais continuera de se compliquer encore pendant quelques années, je crois.

  • Richard Bérubé - Inscrit 31 août 2015 06 h 04

    Votre vision est celle de révolte, c'est normal!

    Monsieur Nadeau, votre réaction et celle des professeurs de l'Outaouais est normale et louable, mais par expérience vaut mieux laissé les amérindients décider eux-mêmes de la marche à suivre...ils sont très capbles par eux-mêmes avec l'aide de leur réseau (Assemblée des Premières Nations et autres) de décider de leur sort...vous semblez vouloir les infantiliser ou les patroner...que les fonds leurs soit alloués, et vous verrer sous peu la transformation se produire...il se peut que cette réserve doive déménagée vu l'emplacement actuel, mais ils vont s'arranger...en ce qui concerne l'éducation sur les réserves...là encore vous passez des jugements peut-être sans fondement en tout cas cela ne passe pas la barre sur plusieurs réserves indiennes, allez voir Pessamit, Maliotenam,etc....en ce qui concerne les impôts, les amérindiens travaiilant hors réserve paient des impôts, allez demandé aux indiens de Uasht(Sept-iles) et de Maliotenam, s'ils paient des impôts s'ils travaillent pour l'Iron Ore et la QNSL..... il y a aussi un nombre grandissant de ''blanc'' québecois qui n'obtiennent pas de diplome de secondaire quelle en est la raison Monsieur Nadeau...

  • Hélène Gervais - Abonnée 31 août 2015 07 h 37

    Pourquoi n'ont-ils ni eau ni électricité?

    C'est la question que je me pose. Pourquoi les Algonquins ne s'entraident-ils pas?

    • Jean-Guy Aubé - Abonné 31 août 2015 13 h 29

      Si cela peut vous éclairer un peu, les autochtones en réserves ou en territoire n'ont pas le droit légal d'emprunter pour un prêt hypothécaire. Ils sont considérés par la loi des Indiens comme des "pupilles de la nation" donc c'est le fédéral qui est maître d'oeuvre de leur développement. Leurs maisons ne leur appartiennent pas, mais appartiennent au fédéral. Les conseils de bande n'ont pas le droit de construire des aqueducs ou des égouts si cela ne fait pas partie des plans du fédéral pour leur communauté. Ils sont juridiquement totalement dépendants du fédéral et leurs institutions n'ont pas une très grande économie locale.

  • Jacques Morissette - Inscrit 31 août 2015 08 h 12

    La misère sale et la misère propre.

    Je vous cite avec plaisir: «On a pire : l’ignorance, camouflée sous les jolis couverts de la bombance permanente.»

    Votre article est très bon, à tel point que je vous ferais gagner sans tirage un chandail de Max Pacioretty des Canadiens de Montréal.

    La misère propre, c'est l'ignorance complice implicitement de la misère sale. Celle de lever le nez, en raison du statu quo de son statut, sur les statuts qui ne sentent pas bon. Ce qui fait des premiers des statues de sel.

  • Denis Paquette - Abonné 31 août 2015 08 h 19

    La vie ayant tout son temps

    N'est ce pas ce que l'on appelle des points aveugles voulus et entretenus par notre société , les raisons sont simples nous sommes venus chez eux et nous nous sommes installés en maitre, même si c'est grâce a eux que nous y sommes parvenus et maintenant on se targue d'être la civilisation, quelle hypocrisie érigée en système, que font en attendant les amerindiens ils font des enfants en espérant un jour être assez nombreux pour nous faire entendre raison et faire valoir la règle du premier occupant et ca se fera, n'en douter pas, car la vie est ainsi faite, même si parfois ca prend plusieurs sciècles, la vie ayant tout son temps et en générale ne laisse pas tomber ce qui est juste et bon et tôt ou tard en fait son profit