D’une clôture à l’autre

En 1989, six mois avant la chute du mur de Berlin, la Hongrie fut le premier pays de l’Est à abattre les barrières qui séparaient l’Est et l’Ouest en Europe. Le 2 mai de cette année-là, les gardes-frontières hongrois, sur ordre de la direction du Parti communiste, lancèrent le bal en démantelant les barbelés sur la frontière autrichienne, qui empêchaient jusque-là les « prisonniers du communisme » de passer à l’Ouest.

On connaît la suite : dans un pays après l’autre, les supposées « démocraties populaires » du bloc soviétique s’effondraient sous la pression de populations soudain émancipées. De Prague à Varsovie, l’année 1989 devint l’une des plus grandes fêtes de la liberté du XXe siècle en Europe.

À l’été 2015, c’est la même Hongrie, devenue libre, occidentale, capitaliste, qui fait parler d’elle pour une histoire de barbelés. Mais cette fois, ce n’est pas pour les abattre, mais bien pour en ériger de nouveaux.

Sur sa frontière sud (avec la Serbie), l’État hongrois a annoncé hier avoir achevé le déploiement d’une clôture censée bloquer les migrants de Syrie, d’Irak et d’Afghanistan, montés par la Grèce et la Macédoine. Avec la promesse, d’ici Noël, d’un vrai mur de béton, de 3 mètres de haut…

Pendant ce temps, sur l’autoroute Vienne-Budapest où justement passaient les barbelés d’avant 1989, on retrouvait un camion rempli de 71 cadavres de malheureux qui avaient fui la guerre et la misère, et tragiquement cru que l’Europe serait leur salut au lieu d’être leur tombeau.

 

Comparaison n’est pas raison, et la fin du communisme il y a un quart de siècle n’a que peu à voir avec les guerres du Proche-Orient du XXIe siècle et leurs flots de réfugiés… Mais le parallèle reste cruel. La Hongrie de 1989 puis celle de 2015 nous font voir un Vieux Continent en régression, d’abord conquis à l’idée de liberté, y compris la liberté de mouvement pour les personnes qui y habitent.

Un continent où l’on s’est battu pour cette liberté, mais qui aujourd’hui, crispé, érige des barrières face au monde extérieur, et même en son propre sein, entre pays voisins… sur une planète où les clôtures, depuis 25 ans, se sont multipliées.

 

La critique de tous ces murs qui s’élèvent, de ces réflexes de fermeture, peut se déployer sur divers registres.

Le registre moral bien sûr, facile lorsqu’on regarde cette tragédie de loin, et qu’on a entendu ces derniers jours — avec plus ou moins d’hypocrisie selon les cas — dans la bouche de dirigeants de l’Europe la plus riche, ceux de France, d’Allemagne ou d’Italie.

Lorsque par exemple le ministre des Affaires étrangères italien lance, lucide, que « dans cette crise, l’Union européenne risque de laisser son âme »… Ou quand Mme Merkel, dont l’Allemagne tente de donner l’exemple en annonçant qu’elle traitera 800 000 demandes d’asile — … tout de même ! — en 2015, déclare que cette situation est « indigne de l’Europe ».

Mais il y a aussi la critique pratico-pratique, qui postule simplement la futilité des barrières. Dans le contexte européen — particulièrement pour les routes de Méditerranée et des Balkans —, cela semble bien être le cas en 2015, où la grande majorité de ceux qui veulent passer… finissent par passer.

Enfin, il y a les statistiques, les chiffres — toujours délicats à manipuler, lorsque chaque histoire de réfugié est un drame irréductible —, qui ne sont peut-être, pour l’Europe dans son ensemble, pas si effrayants qu’ils en ont l’air.

Bien entendu, lorsque la Macédoine, pays enclavé de 2 millions d’habitants — avec 30 % de chômage et des services publics déficients — voit soudain arriver à sa frontière 3000 migrants par jour… on peut comprendre qu’elle se cabre et ne sache comment réagir.

Mais si on rapporte le nombre total d’un million de réfugiés — chiffre plausible pour l’année en cours — à la population de l’Union européenne (502 millions d’habitants), on arrive à 0,2 % du total, soit environ, toutes proportions gardées, un quart de l’immigration légale annuelle sous nos latitudes !

Rien n’y fait, cependant : la méfiance et la fermeture dominent, avec de touchantes exceptions comme la remarquable solidarité, ces jours-ci, de la population de Belgrade… sans oublier la générosité et l’endurance des populations du Liban ou de la Turquie, voisins immédiats de la Syrie purulente, où l’on ne passe pas les migrants au compte-gouttes.


 
8 commentaires
  • Yves Côté - Abonné 31 août 2015 03 h 35

    Bombe...

    Nous assistons en Europe au plus grand exode de réfugiés depuis la seconde Guerre Mondiale.
    La chose n'est ni anecdotique pour ce continent, ni pour le nôtre. Croire le contraire équivaut selon moi, à amorcer une bombe sociale et politique chez nous.
    Comment nos divers gouvernements se préparent-ils et préparent-ils leurs populations à ce fait historique nouveau et majeur ?

    Merci de m'avoir lu.

    • Richard Bérubé - Inscrit 31 août 2015 08 h 29

      Monsieur Côté s.v.p. lire mon commentaire, c'est voulu et planifié...

  • Richard Bérubé - Inscrit 31 août 2015 05 h 47

    Facile de critiquer lorsque l'on n'est pas impliqué!

    Premièrement tout ce flot de réfugiés est la conséquence directe des guerres fromentées par l'occident et ses alliés(USA, Israel, Arabie-Saoudite, Angleterre) et j'en passe...de plus cela fait partie du non-décrié par les (main) médias i.e. flot d'immigraiton afin de détruire la notion ou la toile de nationalisme des pays. Je m'explique, l'Union Européenne est une étape dans l'érection du Nouvel Ordre Mondial, un gouvernement mondial. Pour y arriver l'élite (le fameux moins de 1%) mondial doit détruire les liens nationaux des populations en les noyant avec l'immigration non planifiée et très diversifiée (venant de partout un melting pot) et l'élite semble atteindre son but....de plus je trouve les commentaires de François Brousseau de R-C très malicieux commentaire à l'endroit de la Syrie qu'il qualifie de purulente,,,encore là l'auteur fait preuve soit d'un manque total d'information, ou pire encore de mauvaise foi....les supposés opposants du pouvoir en Syrie sont endossés par le catel criminel nommé en 2ieme ligne. Pour l'information des lecteurs, plusieurs des régimes du moyen-orient qui sont tombés dernièrement le furent à cause de leur choix de l'euro à la place du dollar américain comme devise de commerce....ça non plus nos médias ne nous en parle jamais... et pour finir il semblerait que l'lérection de mur à la frontière soit très à la mode car Donald Trump en veut un à la frontière du Mexique, et le gouverneur du Wisconsin en veut un au nord à la frontière du Canada...

    • Claude Bariteau - Abonné 31 août 2015 10 h 57

      Vous signalez ce qui est derrière ce flot migratoire : des alliés militarisés assez éloignés des zones européennes qui financent des groupes armés dans les pays d'où proviennent ces immigrants. La conséquence est prévisible : ces pays se vident alors que ceux d'Europe peinent à recevoir le flot migratoire.

      Après deux guerres mondiales, une période de Guerre froide dans un contexte de décolonisation suivie d'une mondialisation effrénée du capitalisme entre 1990 et 2008, nous sommes maintenant dasn une Guerre chaude dont la caractéristisque de base n'est pas de saper les liens nationaux mais de hausser les mesures qui assurent l'ordre, quel qu'il soit, celui-ci étant valorisé à un point tel qu'il provoque des coupures dans les programmes sociaux.

    • Richard Bérubé - Inscrit 31 août 2015 13 h 14

      Monsieur Bariteau, ne cherchez pas de midi à quatorze heure, la raison c'est de briser les liens nationaux dans les pays d'Europe hôtes de ces migrants....tout ce qui se passe sur cette planète est planifié, sauf quIls ne nous le disent pas...beaucoup d'observateurs renseignés émettent les mêmes commentaires...comme ce qui se passe en Ukraine est soutenu par l'Otan pour déstabiliser la sécurité en Russie....

  • Pierre Lefebvre - Inscrit 31 août 2015 06 h 35

    Prochaine étape

    La prochaine étape est-elle de disposer des tireurs d'élite dans des tours de guet ?

    PL

  • Jean-Pierre Martel - Abonné 31 août 2015 10 h 18

    Très facile de juger les autres

    L’Amérique du Nord est protégée par la distance et un immense océan des parties du monde où nos gouvernements sèment la mort et la désolation un peu trop facilement à mon goût.

    Si nous étions nous-mêmes envahis par des vagues de centaines de milliers d’immigrants, il me semble que des voies s’élèveraient d’Hérouxville et des radio-poubelles de la belle capitale réclamant que nous protégions mieux la population québécoise des hordes de barbares, des crottés et des pauvres venus d’ailleurs.

  • Murielle Tétreault - Abonnée 31 août 2015 12 h 26

    Europe 2015 / Canada 1630

    Dix-septième siècle .Guerre de religions ,liberté oprimée par pouvoir royal, famine, ferveur religieuse. Populations qui tentent le tout pour le tout pour s'assurer un meilleur avenir.
    Ils quittent tout,laissent derrière famille et amis sans savoir s'ils les reverront et affrontent une traversée périlleuse et longue .Arrivés dans un pays couvert de forêts,un climat rigoureux ,ils sont sur le territoire de peuples qui les accueillent ou non. Certains veulent les chasser de leur territoire,de leur voies de communications (les rivières). Les autochtones défendent leur territoire des mutants européens qui veulent s'installer. Les européens ont muté en Amérique. J'ai été frappé de voir les mutants de 2015 vivre sous des tentes. La tente ,version 2025 du wigwam des Algonquins.

    L'Histoire est une perpétuelle mutation.En 2015 , Si on se souvenait,on accueillerait ceux qui doivent tout quitter .Il faut être conscient que nos société muteront aussi. L'Europe et l'Amérique ne seront plus les mêmes.C'est inexorable.