Où est passé l’accent québécois?

Un jour, les linguistes sauront peut-être mettre une date sur ce changement important, évident comme le nez au milieu du visage, mais qui est entré par la petite porte sans faire de bruit : dans l’oreille des Français, les Québécois n’ont plus d’accent.

Il y a quinze ans, j’avais passé quelques années en France, et les remarques sur l’accent étaient constantes dès qu’on débarquait de l’avion. Certains avaient même le culot de me corriger en disant qu’ils ne comprenaient rien à mes paroles — sans expliquer, bien sûr, comment il est possible de corriger ce qu’on ne comprend pas !

Je suis retourné en France toute une année, en 2013-2014, et j’ai été fort surpris de devoir attendre trois semaines avant qu’un Parisien fasse une première remarque, favorable, sur mon accent. En fait, durant ces douze mois, les remarques désobligeantes se sont comptées sur les doigts d’une main.

Et ce changement ne touche pas que Paris. Au sud de la Loire, les Québécois ne passent plus pour des Belges, alors qu’il y a quinze ans, il était très courant de se faire demander : « Vous êtes Belge ? »

J’ai aussi observé ce changement de mentalité deux fois cette année, et très loin de la France. D’abord au Japon, en mars, dans le cadre d’une tournée de conférences, six ans après une première expérience en 2008. Puis en juillet à Saguenay, dans le cadre du congrès de l’Association américaine des professeurs de français où j’avais été invité comme conférencier — dix ans après avoir tenu le même crachoir au congrès de Québec en 2005.

Dans les pays non francophones, les réseaux francisants sont lourdement soutenus et influencés par la diplomatie culturelle française. Les Français consentent des efforts gigantesques pour faire la promotion de leur langue et de leur culture (qui est en partie la nôtre). Mais on ne peut pas empêcher les Français d’être des Français : forcément, leur vision du monde, à commencer par le leur, déteint sur tout le monde.

Or, j’ai détecté chez les professeurs de français japonais et américains le même changement de mentalité qu’en France. Plus personne ne dit : « Vous parlez mal le français. » Ceux qui le pensent ne le disent plus. Quant à ceux qui ne sont pas gênés de dire qu’ils ont du mal avec l’accent, ils s’en excusent. Si les Gardiens du Temple puriste raisonnent ainsi, c’est bon signe.

 

Québec égale modernité

Alors, que se passe-t-il dans la tête des Français ? L’accent québécois n’a pas changé d’une miette. D’aucuns diront même qu’il empire ; chose certaine, il s’affirme davantage. Songez-y : Mommy Prix du jury à Cannes… Ce qui a changé en fait, c’est la valeur qu’on lui a attribuée. Et j’y vois l’empreinte de De Gaulle et de Mitterrand.

Si vous réécoutez bien l’excellent documentaire de Jean-Claude Labrecque sur la visite de De Gaulle au Québec en 1967, vous ne l’entendrez qu’une fois proclamer son fameux « Vive le Québec libre », mais le général revient très souvent sur la modernité du Québec. En fait, le Québec a toujours incarné une certaine modernité pour les Français, mais une modernité paradoxale à cause de l’image « provinciale » de l’accent québécois. Pendant longtemps, les Québécois cadraient très mal dans la vision du monde des Français.

Or, pour toutes sortes de raisons, les Français sont devenus nettement plus proches de Tocqueville que de Voltaire. L’antiaméricanisme affirmé est beaucoup plus rare. Il y a quinze ans, le repoussoir à la mode était l’« Anglo-Saxon », servi à toutes les sauces. Plus personne ne l’évoque. En fait, les Français sont devenus très américanophiles, et le Québec, qui est l’incarnation française de cette américanité, en profite nécessairement. D’où le nombre de Français qui visitent le Québec pour y étudier et travailler ; d’où l’accueil réservé aux artistes québécois.

Mitterrand, ensuite. La création des régions en 1982 a beaucoup fait pour relativiser le poids de Paris dans les mentalités. Depuis, l’identité régionale (politique, administrative et culturelle) s’est beaucoup renforcée. Officiellement, les langues régionales ne sont plus désignées comme patois, elles sont même enseignées. Et de plus en plus de Parisiens admettent volontiers qu’eux aussi ont un accent.

Résultat des courses : en France même, la conception de la langue devient francophone, c’est-à-dire qu’on l’embrasse au sens large plutôt que strictement puriste, scolaire ou « parigocentriste ». Ainsi, même au coeur du domaine d’origine de la langue française, les Français s’affranchissent du purisme, sans nécessairement le renier, mais en acceptant les variations naturelles — et normales — d’une langue véritablement internationale.

Au fond, l’accent québécois sera très commode aux linguistes du futur qui voudront dater ce changement. Non seulement il est universellement reconnaissable, mais, en outre, il agit comme LE révélateur d’un changement de mentalité dont nous sommes tous les acteurs et dont on n’a pas encore vu le bout.

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11 commentaires
  • Jacques Lamarche - Inscrit 31 août 2015 07 h 10

    Quel accent?

    Mon expérince personnelle - trois mois en Provence l'an denier - m'a toutefois enseigné le contraire et montré que l'accent québécois est toujours aussi fort qu'autrefois! Tout de suite on nous repère! Quelquefois on y trouve l'accent berge! Mais toujours, on nous le fait remarquer et le plus souvent on l'affectionne!

    Vous savez, M. Nadeau, il y a plusieurs accents québécois et plusieurs niveaux de langue, et de plus, ce français que les Québécois pour mille raisons ont du mal à parler et à protéger, qui se dégrade à grande vitesse, ce français québécois, loin d'incarner la modenité, reflète un déclin de la langue française en Amérique et une mutation vers autre chose! Et qui sera plus près du Canada et des Etats-Unis que de la France!

  • François Dugal - Inscrit 31 août 2015 07 h 43

    1969

    C'était en 1969, stagiaire le l'Office Franco-québécois, je visitais le Mont St-Michel. À mes côtés, il y avait un vieux monsieur normand : il avait "notre" accent.

  • Jean-François Trottier - Abonné 31 août 2015 08 h 40

    Dans la tête de qui ?

    Il est amusant de voir comment votre lettre reflète en bonne partie un certain esprit de colonisé des francophones québécois: on se reconnaît selon la vision des autres...

    Je doute qu'il y ait eu un tel changement dans la perception parigote de notre accent, ou plutôt de son origine. Les Québécois en visite ailleurs ont d'abord été moins attentifs aux critiques nombrilistes des autres parce qu'ils ne se reconnaissent plus dans le rôle de baragouins de service.
    Les petites mesquineries ont de ce fait disparu.

    Quant à la promotion de la langue, elle reste encore très ponctuelle et ne touche encore ni les publications scientifiques, ni le commerce international. On verra avec le temps.
    Enfin, l'américanophilie a toujours été très vive en Europe et suit un mouvement de balancier entre l'amour bête et la détestation, ou la peur, primaire. Le tout mêlé d'une incompréhension bien... compréhensible. Comment expliquer Trump à un Toulousain ? J'y renonce, mais je ne comprends pas plus Le Pen.

    Reste que la position économique du français au Québec est de plus en plus problématique. C'est à l'intérieur que notre regard doit se porter.

  • Jean-Marc Tremblay - Abonné 31 août 2015 08 h 40

    hmmm....


    Mon expérience à moi est (aussi) plutôt différente. Vivant à l’étranger depuis plus de vingt ans, les commentaires condescendants à l’égard de l’accent québécois continuent à pleuvoir, non seulement de la part de nos amis Français, mais aussi de beaucoup d’autres francophones d’outre-mer. Malgré toutes ces années, cela continu à me choquer profondément.

    Mais ceci dit, au-delà de l’accent, je crois avoir remarqué que la qualité du français des nouvelles générations de voyageurs québécois (ie. grammaire, syntaxe, vocabulaire) que je rencontre régulièrement c’est, elle, tranquillement mais sûrement détérioré. En général, cette qualité en est rendue si piètre que ce québécois parlé en devient de plus en plus incompréhensible pour les autres francophones du monde entier. Dommage; à ce rythme, le québécois s’isole de plus en plus, non pas dû à son accent, mais plutôt au non-respect de certaines règles des plus primaires de cette langue française si riche.

    • Jean Richard - Abonné 31 août 2015 10 h 53

      Autrefois, on apprenait le latin dans certaines écoles (les célèbres collèges classiques entre autres). Cela pouvait aider à l'apprentissage du français, même s'il y avait entre les deux langues une différence de taille, les déclinaisons.

      Le latin étant une langue morte, serait-il vraiment utile d'y retourner ? Probablement pas ! Mais il y a une avenue à explorer, celle de l'apprentissage d'au moins une autre langue latine, l'espagnol et le portugais venant en tête, la première pour sa diffusion importante et la seconde pour sa proximité avec le français.

      L'enseignement d'une langue latine supplémentaire au niveau secondaire serait au départ l'occasion de revoir les bases d'une langue, et d'autre part de sensibiliser les jeunes (futurs adultes) à l'importance de respecter sa propre langue pour se faire comprendre de ses pairs. Car s'ils font l'apprentissage d'une langue, on suppose qu'il leur sera demandé de la comprendre, à l'oral comme à l'écrit.

      Comment pourrait se faire cette sensibilisation ? Prenez un Québécois francophone et faites-lui apprendre le... portugais. Il lui suffira de quelques heures pour être capable de le lire, ce qui devient encourageant. À l'oral, tout ne va pas aussi bien. On pourrait dire à notre apprenti d'écouter souvent la radio et la télé. Soit ! Avec internet, il est désormais facile de se brancher à la RTP (radio nationale portugaise) ou à Globo (Brésil). En tentant d'écouter un simple bulletin de nouvelles à la RTP, notre apprenti pourrait être découragé. Au début, on n'y comprend rien. En optant plutôt pour Globo, l'espoir renaît : on comprend déjà beaucoup mieux. Une raison probable : le Brésil est vaste et Globo tente de se faire comprendre de tous les Brésiliens. Le Portugal est un petit pays où ce soucis de rejoindre tous les villages ne semble guère exister. Le Portugal, c'est Lisbonne. Que les lecteurs de nouvelles aient un accent régional peu compréhensible pour les étrangers, on s'en fout.

  • Jean Richard - Abonné 31 août 2015 09 h 20

    Quel accent québécois ?

    On parle de l'accent québécois comme s'il en existait vraiment un et qu'il était unique. L'accent québécois n'existe pas, pas plus que l'accent français ou l'accent belge. Ce qui existe, ce sont des variations régionales, qui ne sont que lexicales et phonologiques. Ces variations ne sont pas vraiment nivelées, malgré l'influence des médias parlés (radio et télévision), mais en constante mutation. Cette mutation est particulièrement audible à Montréal où une forte immigration a pris depuis longtemps le dessus sur le français folklorique du Faubourg à Mélasse.

    Et les remarques désobligeantes des Français ? Elles relèvent de l'imaginaire ou du moins, de l'exception rare. En France, la détection de votre provenance québécoise ouvre beaucoup plus de portes qu'elle en ferme. Certes, les plus jeunes n'ont plus cette sympathie spontanée envers les Québécois qu'ont les plus âgés, mais il n'y a pas d'antipathie non plus. L'américanolâtrie des jeunes générations se traduit par une indifférence envers le Québec, mais rarement de l'antipathie, je le redis.

    Les remarques désobligeantes, elles se font surtout des Québécois vers les Français et non l'inverse. Les motifs de ces remarques sont eux aussi en pleine mutation. Ainsi, les défenseurs du français en Amérique, moins nombreux qu'avant mais pas disparus pour autant, ne vont pas manquer de voir dans l'anglolâtrie des jeunes Français une sorte de trahison. Au fond, ça pourrait devenir bénéfique : la francophonie est vaste et l'erreur à ne pas faire pour le Québec, c'est de compter sur les jeunes Français pour assurer l'avenir de la langue dans le monde.