Prochain semestre

L’écrivain Hubert Aquin, photographié par Antoine Désilets dans les années 1960.
Photo: Bibliothèque et Archives nationales du Québec Fonds Antoine Désilets L’écrivain Hubert Aquin, photographié par Antoine Désilets dans les années 1960.

Le « roman de prof ». Péjorative, l’expression appelle le cliché. Ce serait presque un genre littéraire en soi. Les États-Unis d’Amérique, où les poètes et les romanciers ont depuis longtemps déserté les tavernes de New York, les bars de Key West et les colonies hippies de San Francisco pour se réfugier à l’université, seraient le plus fertile terreau du roman de prof. Sauf que, curieusement, une fouille sommaire des vastes espaces ensevelis de ma bibliothèque mentale révèle un seul bouquin mémorable pouvant être rattaché de près ou de loin à ce courant : Bruit de fond (Babel), de Don DeLillo, une sombre et hilarante parodie des cultural studies américaines, avec ses séminaires sur les accidents de voiture (car crash seminar, c’est tellement plus puissant en anglais, comme les trois quarts de DeLillo). Loin de la ronronnante intrigue sur le ton base teacher meets girl (ou boy, ou autre chose), Bruit de fond nous donne le choix : on peut y voir le chef-d’oeuvre du roman de prof ou décider que le huitième livre de DeLillo est autant un roman de prof que le Prochain épisode d’Aquin est un roman d’espionnage.

Au Québec, le même rapide inventaire mental fait débouler les noms suivants : Yvon Rivard (le Nicolas du Milieu du jour, chez Boréal), Mélissa Grégoire, Patrick Nicol, Lynda Dion (La maîtresse, Hamac). Et leur « maître » à tous (si je puis me permettre) : le Gérard Bessette du Semestre (Québec Amérique). À ma connaissance, Bessette est le seul écrivain-professeur québécois à avoir raconté un cours. Lecteurs et étudiants, matière du cours et substance du livre se confondent. Le semestre est le grand classique du genre, le Bonheur d’occasion du roman de prof, avec son style idiosyncrasique, sa manie psychocritique, son intrigue aussi désuète et indéfendable (aujourd’hui) que les chasses au lion de Papa Hemingway, avec son libidineux prof-auteur vieillissant et sa jeune étudiante de service — toujours la plus brillante de la classe, évidemment.

Le comptable privé d’Hubert Aquin

Avec de pareils fantasmes publiquement revendiqués, Bessette, en 2015 à l’UQAM, se retrouverait sous haute surveillance. Comment le protéger de lui-même ? Une caméra celée dans le gyproc de son bureau ? Un bracelet électronique qui se met à biper dès qu’une crépusculaire montée d’hormones échauffe le vieux sang ? Il y a 30 ans, Bessette était l’écrivain en résidence de l’UQAM. 1985. C’est l’année où mon futur père Fouettard préféré, Gilles Marcotte, m’écrivait du haut de sa montagne (je le cite de mémoire) : « Monsieur, je ne sache pas que l’on ait jamais appris à écrire à l’université. »

Il faudrait encore quelques années pour que, osant enfin marcher dans les traces de mon héros, Ken Kesey, je réussisse à m’asseoir dans la version locale de l’un de ces ateliers de creative writing qui, de loin, déjà à cette époque, commençaient à ressembler à de petites usines d’auteurs à succès made in America. En attendant, pour faire quelque chose de ma vie, je me suis inscrit à une maîtrise en sciences de l’environnement. À la cafétéria de l’UQAM, je pourrais théoriquement croiser le chemin d’un Gérard Bessette en train de jongler avec ses flacons de pilules et de troquer des gélules de toutes les couleurs avec un collègue du département. Il est assis dans la verrière d’un pavillon qui porte le nom d’un autre grand consommateur de comprimés : Hubert Aquin.

À l’UQAM plane toujours l’ombre d’Aquin, qui y fut un peu plus qu’un prof-écrivain ordinaire. Cet homme qui, au restaurant, après un repas princier et un dernier cognac, repoussait sa chaise, foudroyait le serveur du regard et déclarait, avec une grandiloquence rien de moins que réjouissante : « Je suis Hubert Aquin », avant de filer à grands pas vers la sortie sans attendre l’addition, cet homme fut placé, un temps, à la tête du Département d’études littéraires de l’université. Sous haute surveillance, d’une certaine manière. Il faut vraiment que le train de vie uqamien de ce p’tit gars de la rue Saint-André ait été somptuaire pour que, début des années 1970, à la fin de la plus longue période de croissance continue des temps modernes, bien avant le fiasco de l’îlot Voyageur, l’actuel régime « austéritaire » et les budgets sabrés tous azimuts, l’on s’émût, en haut lieu, des frasques de ce flambeur des finances facultaires avant de l’être de sa propre cervelle. Hubert Aquin et Mike Duffy, même combat ?

Louis Hamelin, professeur

S’il faut en croire le prof qui confia la chose à l’étudiant de maîtrise que j’étais il y a un quart de siècle, un poste de vérificateur comptable fut créé spécialement pour scruter les dépenses du directeur d’alors, poste qui existait d’ailleurs toujours, me jurait mon interlocuteur. Mais cette histoire d’un comptable embauché pour suivre Aquin à la trace serait une légende urbaine que je ne la chérirais pas moins, tout comme je chéris l’image, peut-être tout aussi fictive, d’un Bessette en pusher de pilules à la cafétéria de l’UQAM.

Je les chéris peut-être par une instinctive nostalgie d’un temps situé avant la terreur électronique et les lynchages en ligne, d’une époque où on demandait à la littérature d’être bien faite plutôt que politiquement correcte, à ses enseignants d’être passionnés plutôt que rose bonbon. La littérature n’a rien à voir avec un cours de morale, elle n’est pas une école d’hygiène sociale. C’est pourquoi je puis à la fois aimer les histoires de safari d’Ernest Hemingway, m’émouvoir du sort d’un gros chat appelé Cecil et maudire un certain dentiste du Minnesota.

Quant à moi, je n’ai nulle intention de partager mon Synthroid et mon Coumadin, ni de mettre personne en faillite lorsque, dans un peu plus d’une semaine, à titre de professeur invité, je tâcherai de mettre mes pas dans les traces de ces personnages à l’ombre du vieux clocher de l’église Saint-Jacques. J’ai déjà hâte de dire à mes étudiants que dans une annexe du journal d’Aquin, sur la liste des journalistes et des personnalités à qui l’auteur voulait que l’on fît parvenir un exemplaire dédicacé de Prochain épisode, on tombe sur le nom de Fidel Castro. « Cuba coule en flammes… » Et Aquin, pas encore.

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