Désobéir

«Ce que je cherche à capter, c’est bien plus l’ambiguïté de la réalité que sa clarté donnée comme vérité», affirme l’auteure Élise Turcotte.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir «Ce que je cherche à capter, c’est bien plus l’ambiguïté de la réalité que sa clarté donnée comme vérité», affirme l’auteure Élise Turcotte.

Élise Turcotte surprend avec ce court roman hybride, à double fond et double structure, à cheval entre deux lignes. Le parfum de la tubéreuse oscille entre deux mondes parallèles qui, par un effet miroir, en viennent à se confondre.

Elle le disait déjà dans son livre précédent, Autobiographie de l’esprit (La mèche, 2013), donné à lire comme une visite intime de son atelier d’écriture : « Car ce que je cherche à capter, c’est bien plus l’ambiguïté de la réalité que sa clarté donnée comme vérité. »

Étrangeté, mystère, paradoxes. Omniprésence de la mort, bien sûr. Et appels d’air, éclaircies, pour ne pas dire illuminations, au milieu de cette sombre ménagerie. Élise Turcotte ne lâche pas le morceau. Tout est là. Mais en condensé, autrement. Et pas seulement.

Ici, l’auteure de La maison étrangère (Leméac, 2002) et de Pourquoi faire une maison avec ses morts (Leméac, 2007) va très loin dans l’exploration d’une vision onirique du monde. Il faut accepter de se retrouver dès le départ dans un univers qui nous échappe, dans lequel tout semble prendre figure de symbole, mais sans clé pour se débrouiller. Du moins dans un premier temps.

Les métaphores filent, maillées, énigmatiques. On se demande à quoi s’accrocher, quoi prendre au pied de la lettre. Flottement. Comme dans un rêve. Ou un cauchemar. C’est dense, surréaliste. Mais en même temps, quelque chose de chirurgical dans l’écriture : une grande maîtrise s’en dégage. Quelque chose se joue là à notre insu, qui s’impose, de façon souterraine.

Et puis, très vite, nous basculons dans la réalité la plus concrète, directe, explicite, triviale. C’est la joute entre ces deux extrêmes et leur résonance en écho qui constituent le coeur du roman. Travail d’orfèvre, oeuvre de transfiguration, Le parfum de la tubéreuse.

D’un côté il y a l’avant, de l’autre, l’après. Avant la mort, après la mort. Nous alternons entre les deux. En commençant par l’après. Que se passe-t-il une fois mort ?

L’héroïne et narratrice de l’histoire n’a pas la tâche facile, au contraire. En quelque sorte alter ego de l’auteure qui a elle-même longtemps enseigné la littérature au niveau collégial, Irène se voit condamnée, après sa mort, à poursuivre sa tâche de professeure. La voici emprisonnée dans un bunker orange brûlé, autant dire au purgatoire, contrainte d’enseigner la littérature à un groupe de jeunes êtres fantomatiques.

Elle ne dispose que d’un seul livre : Dialogues en paradis (Gallimard, 1991), de l’auteure chinoise Can Xue. Un recueil de nouvelles qui, du temps de la vie terrestre d’Irène, lui avait été offert par son amoureux et était devenu son livre de chevet.

Dans le même temps, elle avait adopté un parfum. Un parfum issu de la tubéreuse, cette fleur à l’odeur inquiétante tout autant qu’érotique. Ce même parfum qui est à l’oeuvre dans l’une des nouvelles de Dialogues en paradis, livre-vestige, unique souvenir qu’a eu le droit d’emporter Irène avant d’être emmenée dans le bunker.

« J’ouvre le livre de Can Xue à l’endroit où il est question de la tubéreuse et je caresse le mot avec mes doigts. Parfois, une seule image suffit à me transformer. »

Enseigner autrement

On peut faire des miracles avec un seul ouvrage littéraire. Même devant une classe de fantômes « encore embrigadés dans le réalisme ». Les amener à quitter « les rives étroites du rationalisme », c’est ce que s’emploiera à faire Irène, à sa façon.

« J’ai envie de leur raconter. Que Can Xue écrit pour se venger, pour exhaler des bouffées de miasmes. Cela irait à l’encontre de tout ce qu’ils ont déjà appris. La littérature concevable et guérisseuse. » Pour Irène, c’est certain : « Il n’y a pas d’optimisme en art. »

La littérature comme source de transformation, outil de résistance. L’enseignement de la littérature, pareil. C’est essentiellement ce en quoi continue de croire Irène après sa mort. Même si c’est ce qui l’a perdue en quelque sorte. Désobéir : l’un des motifs récurrents de son parcours sur terre.

Alternant avec les chapitres consacrés à son état de morte-vivante au bunker, ceux remontant dans le passé de l’enseignante nous la montrent déterminée, envers et contre tous, à pratiquer son métier avec fougue, soucieuse de transmettre son amour des mots et d’ouvrir les vannes de l’imaginaire chez ses élèves. Il y a aussi dans le décor une histoire d’amitié trahie, sur fond de printemps érable.

Dans les deux cas, dans sa vie passée et dans l’entre-deux du purgatoire, l’héroïne et narratrice du roman, en digne représentante de l’auteure peut-être, refuse de lâcher le morceau. Dans les deux cas, le refus de l’enrégimentement domine. La rébellion prend corps. Et si les livres eux-mêmes prenaient corps dans la vie ?

Entre fable noire et plaidoyer clairvoyant, Le parfum de la tubéreuse offre un regard tout sauf complaisant sur la littérature et son enseignement.

Dans la nouvelle de Can Xue, une femme va vers un homme et il lui dit de fermer les yeux et de compter jusqu’à cinq, peut-être ainsi pourra-t-elle enfin sentir le parfum de la tubéreuse. Le premier jour, ses jambes s’agitent comme des serpents, ensuite, elles se transforment en algues froides. Elle sent le parfum dans l’eau, puis dans l’air. L’apparition est parfois si violente qu’elle s’évanouit. Cela a à voir avec l’amour, disent mes élèves. Je ne suis pas certaine qu’il convienne d’être aussi romantique, mais je les préfère ainsi. Nous avons enfin et pour de bon quitté les rives étroites du rationalisme.

Le parfum de la tubéreuse

Élise Turcotte, Alto, Montréal, 2015, 130 pages