Haut-le-coeur

Par une belle journée de juillet, me voici qui marche, les souliers pleins de sable, en compagnie de Michel Pénosway, mon hôte, mon guide. Nous sommes au village de Kitcisakik, dans la réserve faunique La Vérendrye, à 80 km au sud de Val-d’Or, près d’une route bordée d’épinettes.

Je pense à Michel Pénosway quand j’entends encore, comme la semaine dernière, de beaux esprits bêler que les Amérindiens vivent « de leur plume » parce que quelques-uns de leurs chefs touchent de forts salaires, en particulier dans l’Ouest canadien.

Au Québec, 300 Algonquins vivent toute l’année à Kitcisakik. Un peu plus au beau milieu des douceurs de l’été.

Pour rejoindre Kitcisakik, il faut quitter la route 117, emprunter un chemin de gravier, couper ainsi à travers les épinettes pendant une dizaine de kilomètres avant d’atteindre les berges du réservoir Dozois, immense étendue d’eau devant laquelle est planté ce village d’anciens nomades qui paraissent ici échoués pour l’éternité dans les sables de la modernité.
 

 


Je pensais que ce réservoir d’Hydro-Québec devait son nom à Paul Dozois, membre de l’administration de Montréal, ministre de l’Union nationale sous Duplessis. Dans les années 1950, ce monsieur confondit la lutte contre la pauvreté avec la démolition des quartiers pauvres. Mais le Dozois du réservoir, Nazaire-Servule de son prénom, est plutôt un de ces curés-missionnaires voués tout entiers à inonder de prières les Premières Nations.

Michel Pénosway n’est pas le genre à offrir des solos de cordes vocales. Il parle d’une voix douce. Si douce que sa parole est presque inaudible. Il faut tendre l’oreille, lire sur ses lèvres, demander à ce que quelqu’un répète ce qu’il vient de dire. Un après-midi avec lui et voilà que je parle plus bas devant les grands arbres.

La plupart des maisons de Kitcisakik sont faites de carton. Des panneaux de bois aggloméré et des matériaux de pauvre qualité assemblés pour donner l’illusion de quatre murs, d’un plancher, d’un toit. Michel s’arrête près d’une de ces constructions fragiles. Une petite mare d’eau stagnante et brune s’écoule lentement entre les herbes, sur le bas-côté. Ses yeux et son nez se plissent. « Il n’y a pas d’égout… »

Non, il n’y a pas d’égout à Kitcisakik. Pas d’eau courante non plus. Ni d'électricité. Plusieurs maisons comptent sur l’apport d’une petite génératrice pour activer un réfrigérateur et une télévision, cette fenêtre aveugle sur le monde. Comme l’argent manque pour le carburant nécessaire aux génératrices, les vols d’essence ne sont pas rares entre voisins.

Kitcisakik n’est pas un terrain de camping, mais un village du Québec. Des enfants y courent, nombreux, l’air joyeux, comme tous les enfants du monde, occupés par leurs seuls jeux.

Je suis entré dans quelques maisons. Ici, dans celle d’une femme qui, comme bien d’autres, vit seule avec son enfant. Dans un coin, un seul matelas posé à même un plancher non isolé. Elle vit à un bon kilomètre de marche du bloc sanitaire, situé au coeur du village, là où l’on trouve des toilettes, la buanderie, des douches, de l’eau, une petite épicerie aux étagères vides.

En compagnie d’Isabelle Picard, de la Fondation Nouveaux Sentiers, j’entre aussi dans la maison de Tciky Penosway. Tciky vient d’obtenir un diplôme spécial de menuiserie. Sa maison a été agrandie par ses soins. Reste qu’en hiver il gèle comme les autres. L’an passé, il a brûlé quinze cordes de quatre pieds, soit 1920 pi3 de bois. Les nuits noires d’hiver, sa famille dort dans une seule pièce, près d’un poêle chauffé à blanc.

Depuis une bonne dizaine d’années, aucun enfant de Kitcisakik n’a fini sa cinquième secondaire. À la garderie du village, me raconte la directrice, des parents intoxiqués oublient parfois de venir reprendre leurs enfants. Il n’y a pas si longtemps, les enfants devaient se rendre à Val-d’Or et y vivre en pension. Au secondaire, c’est encore ainsi.

En juillet, Le Devoir rapportait que près de la moitié des 30 000 enfants et adolescents en foyer d’accueil au Canada sont des autochtones. Pourtant, la population autochtone du pays ne compte que pour 4,3 %.

On trouve désormais plus d’enfants autochtones placés en famille d’accueil qu’il n’y en avait au triste temps des pensionnats, au sommet de leur capacité d’accueil. Le risque d’assimilation à cause de l’éducation demeure donc bien réel, sous des formes à peine renouvelées. À Kitcisakik, des enfants éduqués en français à Val-d’Or n’ont plus été à même de communiquer dans leur langue.

Les Amérindiens sont surreprésentés dans le système de prise en charge des enfants par l’État. Au Québec, environ 5 % des signalements à la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ) concernent des enfants autochtones alors qu’ils ne représentent pas 1 % de la population. Les cas d’abandons traités par la DPJ touchent des autochtones à hauteur de 15 %. Même chose à peu près au Canada. En Ontario, alors que les enfants amérindiens représentent 3 % de la population des 0 à 16 ans, ils comptent pour 21 % des cas confiés à l’État. Au Manitoba, 85 % du système est occupé par des enfants amérindiens alors qu’ils représentent 23 % de la population.

Quand des plumitifs de Montréal écrivent et répètent, année après année, que les autochtones vivent bien « de leur plume », se croyant sans doute bien spirituels, le coeur me lève. Il me lève aussi quand des écoles de mon pays organisent des pseudo-voyages d’aide humanitaire à l’étranger tout en continuant d’ignorer la condition de leurs voisins immédiats.

10 commentaires
  • Richard Bérubé - Inscrit 24 août 2015 07 h 33

    Vous avez passé un après-midi Monsieur Nadeau!

    C'est l'histoire des réserves indiennes...on dit que c'est le grand luxe...Maliotenam 1956 - 1971, c'est dans ce petit village que j'ai habité durant toutes ces années, il y avait un de ces pensionats, et des jeunes qui y résidaient durant l'année scolaire venaient des réserves de la Côte-Nord....les maisons étaient petite, sans eau chaude comme chez nous avec poèle à l'huile et bois, pas de bain non plus, en papier brique à l'extérieur, tentex à l'intérieur et cave en sable....loin de l'eau (ces indiens avaient été déménagés sur un terrain d'un mille carré vendu par un ami du gouvernement un dénommé Perreault...avant ils demeuraient sur le bord de la rivière Moisie dans le village du même nom....mais les gens avait l'eau courrante et des puisards....ce n'était pas le Pérou, et les gens en arrachaient beaucoup....travaillant pour la Cie Iron Ore et la QNS&L la compagnie de chemin de fer et cela de façon saisonière, même si les arrangements faits avec la cie prévoyait du travail pour eux en conssession pour le droit de passage sur leur territoire etc. les affaires indiennes (ministère) dirigeaient à partir d'Ottawa et leurs directives étaient éxécutées par les blancs (encore chanceux que ces blancs provenaient de la région de Sept-Iles et connaissaient au moins les amérindiens....mais c'est l'histoire qui se répète partout sur la planète, on convoite les terres des gens et on prend et on maltraite..Afrique, Palestine, Australie, Amérique du Sud etc...

  • Denis Paquette - Abonné 24 août 2015 08 h 02

    notre part d'un marché que l'on a conclu autour d'un calumet de paix

    Monsieur Nadeau que votre papier ce matin transpire de vérité, de cette véritée cruelle, que l'on ne veut pas voir, ces gens du début du monde que l'on est bien aise d'ignorer, mais tout a coup que la suite du monde passe par leur savoir, ne dit-on pas que les premiers colons n'auraient pas pus survivre sans eux, sommes nous si peut sensible qu'aujourd'hui on voudrait qu'ils disparaissent, enfin que faisons nous de notre part du marché conclu autour d'un calumet de paix, serais-ce que nous avons aucune paroles, que l'argent a remplacé tous les engagements dont nous sommes capables

  • Yves Côté - Abonné 24 août 2015 09 h 35

    Plus on nous donne à nous enrichir...

    Plus on nous donne à nous enrichir individuellement en terme de revenu, plus il me semble qu'on nous donne en même temps à nous appauvrir culturellement en terme humain.
    A moins bien entendu que le mot culture ne veuille plus signifier pour quelqu'un que ce rétrécissement intellectuel que nous apporte la distraction...
    Le texte lumineux d'humanité que nous donne aujourd'hui Monsieur Nadeau m'apparaît être une démonstration évidente de ce que je perçois comme notre pauvreté croissante.
    Nous devons nous redresser de manière urgente, ne plus nous fier aux promesses et aux apparats étincellants. Autrement, Québécois, nous n'existerons plus bientôt puisque rien, même le plus dramatique, ne nous distinguera de nos voisins d'Amérique.
    C'est une nécessité sociale absolue, à mon avis.

    Merci de m'avoir lu.

  • Jean Martel - Abonné 24 août 2015 09 h 57

    J'ai travaillé une partie de ma vie aux min. affaires indinnes (canada)

    Il y a à ma connaissance au moins 5 réserves indiennes au Québec dont les conditions de vie sont épouvantables et Kitcisakik en fait partie. La solution pour aider nos Premières Nations est sûrement compliquée. J'y ai moi-même longuement réfléchi. J'ai même déjà plusieurs idées mais je dois admettre que ces idées ne règleraient pas grand chose car il faudrait des choix politiques et sociaux que nous nous ne sommes pas prêts à faire : mettre plus d'argent, répartir le financement autrement, dédier beaucoup plus de ressources humaines compétentes et à long terme en aide directe dans certaines communautés (comme au tiers-monde), faire une distinctionn dans le mode d'intervention selon que la communauté est déjà bien organisée ou qu'elle est en voie de développement, etc. Je ne prétends pas que ces idéees sont toutes bonnes mais beaucoup de monde ont des bonnes idées qu'il faudrait mettre en commun et passer à l'action. Enfin, plusieurs de mes ex-collègues ont travaillé fort pour faire en sorte d'améliorer les conditions de vie de ces communautés, la volonté y était, mais pas le «coffre à outils» nécessaire.

    • Richard Bérubé - Inscrit 24 août 2015 14 h 29

      Je suis certain Monsieur Martel qu'il y a avait plein de bonnes intentions, mais cela demeure des idées de blancs qui ne comprennent pas la logique des amérindiens, qui est totalement différents de la nôtre...j'ai vécu 20 ans sur 2 réserves différentes, j'étais très bien intègré, car je partagais leur vie, amis, écoles, etc...les blancs qui travaillent pour le ministère des Affaires Indiennes ne vivent pas avec eux et arrivent avec leur solution à eux.....ça ne fonctionnera jamais...probablement pour l'inginérie des aqueducs, égoûts et tout le tra-la-la c'est parfait, mais c'est là que cela s'arrête.....le reste c'est une manière de voir les choses , leurs valeurs, etc...

  • Yves Corbeil - Inscrit 24 août 2015 11 h 17

    Une solution, une seule

    Pour arrêté le cycle qui donne le haut-le coeur à beaucoup de gens. Arrêter de consommé, cesser de participé à ce festin destructeur qui embrouille les consciences. Le jour ou les gens comprendront que c'est la seule façon de forcer ces gens qui exploitent la misère du monde avec tous ces faux rêves de bonheur artificiel qui laissent une grande quantité de gens sur le parvis faute de moyens pour participé au buffet. Ce jour là, peut-être... comprendront-ils que ce système qui conduit à notre propre perte doit changé ses paradigmes.

    Vous savez, pas besoin d'aller à 600 km de Montréal pour constater la misère, elle est partout autour de nous et plus souvent qu'autrement bien silencieuse comme celle de ses autochtones abandonnés dans leur réserve.

    Oui, le jour ou on va cessé de consommer comme des irresponsables, ils vont devoir changé leur façon de faire. Ça va être long, très long mais je crois que le processus va s'opéré de lui même, par la cupidité de ces bien pensants qui nous dirigent et de leur commettants qui sont seulement guidé par leur profits.

    Je ne parlerai pas de ce qui se passe ailleurs sur la planète, c'est tout simplement atroce.