De codes et d’école

Apprendre à maîtriser les codes informatiques pour mieux comprendre et affronter l’avenir ? À l’heure de la rentrée des classes, la question risque à nouveau de s’imposer dans des milieux scolaires qui, comme d’autres pans de la société, cherchent à se mettre au diapason du présent, mais surtout de celui des jeunes têtes qui composent leur monde.

La mythologie du code ne manque d’ailleurs pas de récits fondateurs pour justifier cet apprentissage de l’assemblage des codes binaires pour mieux réussir dans la vie. Cet été, le New York Times racontait l’histoire de ce barman qui gagnait 25 000 $ par année et qui, après seulement trois mois de cours intensifs à la Code Academy — un centre de formation pour programmeurs —, travaille désormais pour un salaire quatre fois plus élevé. Les amateurs d’hyper-pragmatisme lèvent généralement le pouce en l’air à ce moment-là.

Coder, ça peut être bien. Mais apprendre à mieux affronter les transformations sociales et culturelles induites par les mutations technologiques en cours serait hautement plus payant pour les générations montantes et la société en général. À condition, bien sûr, que les maisons d’éducation adaptent leurs programmes en conséquence, et ce, dès le primaire, pourquoi pas ! En y ajoutant quoi ?

Des cours sur les fondements d’une démocratie. À l’ère du numérique, tout devient fragile, y compris la démocratie. Replonger dans ses principes fondateurs — liberté des individus, séparation des pouvoirs, indépendance de la justice, isonomie, alouette — ne peut du coup qu’être salutaire. Pourquoi ? Pour mettre en perspective le vigilantism — c’est un exemple —, cette justice populaire qui s’installe sournoisement dans les univers numériques d’États de droit où pourtant, depuis des lunes, l’on a établi que l’autodéfense, la vindicte publique, les procès sans juge ni respect des cadres légaux en vigueur, étaient des crimes.

Cela n’empêche toutefois pas certains internautes d’appeler régulièrement au meurtre, à la lapidation, au châtiment des personnalités publiques, des représentants de groupes ethniques ou religieux ou d’autres internautes lambda dans les nouveaux espaces numériques de socialisation. D’autres réclament avec véhémence que l’on mette le feu à la maison d’un présumé escroc, que l'on porte des accusations pour délit d’opinions, alimentant ainsi des dérives qui, loin de faire avancer l’humanité, la replongent plutôt au temps du lynchage, de la plume, du goudron, des groupes de haine et de leur morale. Parfois, cela donne envie d’en rire. Mais cela devrait surtout inciter à documenter chacune de ces errances pour les décrypter sérieusement dans des programmes de formation du citoyen de demain.

Des cours sur la prison panoptique, cette architecture carcérale inventée au XVIIIe siècle par le Britannique Jeremy Bentham. En installant des cellules en arc de cercle autour d’une tour centrale de gardiennage, elle permettait de soumettre les prisonniers à une surveillance constante, sans toutefois leur permettre de voir le gardien et donc de savoir quand il allait poser les yeux sur eux. L’effet de ce regard inquisiteur et omniscient sur l’obéissance des détenus, sur la normalisation de leurs comportements et leur soumission à une instance de contrôle est redoutable. Paradoxalement, le citoyen numérique est lui aussi entré dans ce genre de structure panoptique qui tient désormais dans des cadres où ses activités en ligne, par la magie du mouchard et de la « porte d’en arrière » ajoutée dans un programme informatique, entre autres moyens, sont soumises à un possible regard qui surveille et suspecte.

Dans ces nouveaux mondes, la présomption d’innocence est remise largement en question avec une étrange acceptation sociale qui, à la longue, pourrait bien devenir inquiétante et force quelques questions : peut-on encore dire que le citoyen est libre ? Et dans quel état tout cela met-il son libre arbitre ? Sortez vos cahiers, vous avez trois heures pour y répondre, comme dirait l’autre.

Des cours sur… l’ironie. Ce n’est pas nous, mais bien une équipe de chercheurs européens et américains qui vient de l’écrire dans les pages de la revue scientifique Organizational Behavior and Human Decision Processes. L’ironie, cette raillerie moqueuse qui a trouvé un terrain fertile dans les univers numériques, n’est pas seulement une source de conflit. Elle peut également être source de créativité, autant chez celui qui manie la chose que celui qui y est confronté. Ce serait dû à l’abstraction que l’ironie convoque et qui serait favorable à la pensée créatrice, disent-ils. Apprendre à jouer avec l’ironie, à exercer le genre, avec intelligence bien sûr, plus qu’avec méchanceté, pourrait donc devenir salvateur, particulièrement à une époque où les mutations sont parfois troublantes et où la façon d’en éviter les dérives tient certainement plus à la créativité devant les nouveaux codes culturels induits par le numérique qu’à la maîtrise du code informatique lui-même.

1 commentaire
  • Micheline Ferron - Abonnée 24 août 2015 14 h 06

    Quel bon article ! Merci de nous éclairer ainsi, vous faites des liens stimulants entre des enjeux de notre société...en mutations non seulement tranquilles mais souvent bien dissimulées.
    Micheline Ferron