Mon père a fait bâtir maison

À Natashquan, près des Galets, l’ancien chalutier de Ronald Deraps. À l'Intérieur, le bain d'Odilon Carbonneau. Le violoneux qui a inspiré à Vigneault <em>La danse à Saint-Dilon.</em>
Photo: Noémie Royer À Natashquan, près des Galets, l’ancien chalutier de Ronald Deraps. À l'Intérieur, le bain d'Odilon Carbonneau. Le violoneux qui a inspiré à Vigneault La danse à Saint-Dilon.

« Natashquan, c’est loin d’ici », soupirait Gilbert Bécaud après avoir rêvé aux vers de Vigneault. Loin d’ici ? De Montréal et de Québec, pas tant que ça, au fait. La beauté du chemin doit bien y être pour quelque chose. Et de rouler dans les parages cet été.

Avant la construction du tronçon de route 138, en 1995, jusqu’à Natashquan, on se rendait au berceau de Vigneault par bateau à partir de Havre-Saint-Pierre, poussant parfois jusqu’à La Romaine, à majorité innue (Unamen Shipu), à Harrington Harbour (futur cadre du film La grande séduction) ou dans les fjords de Saint-Augustin.

Maintenant, un chemin de terre dépasse Natashquan jusqu’au beau village anglophone de Kegaska. Après, plus rien. Toute la région gagnerait à une percée routière jusqu’à Blanc-Sablon. On le sait bien. Un jour, dit-on…

Côté tourisme, Natashquan (250 citoyens), par-delà ses fameux Galets, anciens entrepôts pour morue et agrès de pêche, groupés comme des oiseaux de mer sur leur rocher, demeure l’épicentre du pèlerinage Vigneault. L’ami Jacques Lachance habite même l’été près des Galets dans l’ancien chalutier de Ronald Deraps. Son bain est celui d'Odilon Carbonneau, le violoneux de la place, muse de La danse à Saint-Dilon. Tout vous ramène à Vigneault.

Quand le nom d’un village résonne depuis plus d’un demi-siècle sur la planète poésie, il a gagné ses lettres de noblesse. Avec lui, cette Moyenne et Basse-Côte-Nord, de la rivière Mingan aux bancs de Mosquaro, ou plus haut, plus bas, plus loin. Un territoire si inspirant, si authentique ! Les Québécois connaissent un peu ses tensions sociales liées aux barrages hydrauliques, aux forestières, aux villages qui perdent leurs habitants faute d’emploi. De là à y accourir en foule…

Une victoire citoyenne

Gilles Vigneault : une légende vivante, comme disent les Japonais. Et laissez donc les légendes parler : « Dans ce pays de poudrerie, mon père a fait bâtir maison. »

Magella Landry, qui nous héberge dans sa belle auberge Le Port d’Attache, participe au regroupement citoyen « Avec Natashquan pour la sauvegarde de la Source », aux côtés du marchand Richard Beaudry et de Bernard Roy, un résidant de Québec épris du village.

Or voilà ! La semaine dernière, le 14 août, ce groupe a enfin pu acheter les deux maisons patrimoniales du poète : celle de son père et celle de son oncle, acquise du grand-père. Une campagne de financement privée, aidée par une sortie de Victor-Lévy Beaulieu, par des spectacles-bénéfice au Café de L’Échouerie près des Galets, etc. a porté ses fruits.

Ces maisons, l’une bientôt musée, l’autre résidence d’artistes, retrouveront leur allure des années 50. Natashquan avait bien besoin d’un essor touristique, et l’oeuvre de Vigneault, âme du Québec, exigeait ce site de mémoire ; avec le fantôme de Jean-du-Sud là-haut perché.

Exit, les soubresauts de 2014, alors que l’auteur de Gens du pays, membre d’une fiducie à la tête d’un projet analogue, avait au bout du compte refusé une subvention de 750 000 $ du gouvernement Marois. Tracasseries administratives, grognements divers : certains soupçonnaient le poète de vouloir restaurer aux frais de la princesse sa propre maison (il en possède une autre ailleurs au village) ou celle de son frère (il n’en a point). Dur !

Changement de cap ! Cette fois, la mobilisation s’est mise en branle sans lui. Bonne affaire !

La récolte est de 100 000 $, et le groupe continue à passer le chapeau. « On a besoin de 500 000 $, explique Magella Landry, et sans demander d’aide d’État. » On le sent fier surtout de la confiance accordée par Vigneault. Pas impliqué dans le regroupement, le barde, mais lui léguant archives et artefacts. « Il vient de nous apporter l’harmonium de ses débuts… »

L’agent syndical de la FTQ Côte-Nord, Bernard Gauthier, alias Rambo, songe même à organiser avec ses ouvriers une corvée de restauration du site cet automne. Histoire de se refaire une vertu ? Peut-être. Allez le lui reprocher.

Fallait-il attendre que la mémoire des poètes s’efface à l’oreille des enfants, avant de souffler dessus ? Ou s’obstiner à ne célébrer ses grands artistes qu’après leur départ ?

Les poèmes et chansons de la route

Ce n’est qu’en 2014, au centenaire de Félix Leclerc, disparu 26 ans plus tôt, que fut inaugurée sa maison-musée à Vaudreuil-Dorion. Du vivant d’un créateur, les legs sont plus simples, sur dons directs, sans transiter par des ayants droit. Et avec le héros de la fête au poste pour s’en réjouir.

On ne le dira jamais assez : l’art et ses sources constituent des voies royales pour ouvrir l’esprit du voyageur. Chansons, poèmes, romans, objets de mémoire rechargent le moindre paysage.

Ainsi, les fameux monolithes des îles Mingan, abordées par bateau en direct de Havre-Saint-Pierre, s’offrent un charme de plus sous les mots de Roland Jomphe. Ce poète de la Minganie mort en 2003 avait baptisé et célébré dans ses vers naïfs ces énormes sculptures naturelles : la « Bonne Femme », le « Pot de fleurs », etc. Il n’est plus au Havre pour offrir ses conférences-récitals tissées d’anecdotes, mais la Maison de la culture portant son nom vend là-bas ses recueils de poésie. Or, relire De l’eau salée dans les veines, sur poèmes et entrevue de l’auteur, c’est entrevoir une vision du monde, les us et coutumes de ces descendants d’Acadiens dans leur Pointe-aux-Esquimaux, l’ancien nom de la municipalité.

Prendre la route, c’est choisir aussi sa musique. Dehors, au fil des kilomètres, les feuillus de la Côte-Nord se font moins vigoureux, l’air plus pur, les villages plus étonnants (Rivière-au-Tonnerre et Magpie ; vrais joyaux d’harmonie), les tentes sur les terrains innus mieux affirmées. Dans la voiture, écouté en boucle, Puanuma (traduisez par Rêve), le dernier album de Florent Vollant — poète interprète innu de Maliotenam près de Sept-Îles, en force depuis ses débuts au duo Kashtin — épouse le rythme du trajet. Si bien que l’appel du large et des forêts résonne partout. Ce guide vous a pris par l’oreille pour mieux rouler jusqu’au bout de la 138, qu’on souhaiterait plus longue et toujours avec lui.

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3 commentaires
  • Yves Côté - Abonné 22 août 2015 12 h 29

    Sur un vieux camion...

    Dans le sud-ouest de la France, il y a un curieux original qui promène depuis des années un vieux camion de travail de couleurs rouille et jaune. Plus rouille que de jaune, il est orné d'une plague d'immatriculation décorative au nom de "Natashquan".
    Il arrive parfois qu'un individu du cru demande à son conducteur ce qu'est au juste, un "natachekan" (ici, SVP, prononcez "kan" et non "kuanne"...) ? Un poisson sans doute, puisque la plaque en question fait référence à la pêche ?
    Et alors, par un interlocuteur leur souriant et usant d'un accent devenu un peu mêlé sans qu'il ne cherche quoi que ce soit, ils se font décrire un endroit calme et tranchant, à la lumière claire et sombre (oui-oui c'est possible...), aux habitants tranquiles et fiers, modestes et francs, dont les Français ne savent pour ainsi dire, rien. Sauf peut-être sous forme de songes lointains, pour les enfants éblouis qui peuvent être de tous âges...
    Eux qui ont été marqué à vie par un poète unique les ayant un jour bercé de mélancolie, d'aventures ou de rires, tous construits de paysages et de personnages infinis.
    Et qui pour obtenir ma bénédiction, acceptent de conclure la conversation impromptue en disant ensuite, comme il se faut, Natashquan...

    Merci de m'avoir lu.

    • Nicole D. Sévigny - Abonnée 22 août 2015 14 h 07

      histoire vraie...fabulation...peu importe, j'ai adoré.
      Il est vrai que le nom Natashquan porte à la rêverie.
      "Là, où l'on chasse l'ours"
      Merci à vous ...et à Odile Tremblay.

    • Yves Côté - Abonné 23 août 2015 04 h 28

      Strictement vraie...

      Permettez que je vous accompagne, Madame Sévigny, dans vos remerciements à Madame Tremblay.