Éloge de la culture physique

Le scientifique Étienne Klein parle de physique en philosophe, soucieux de mettre la science en culture.
Photo: Lionel Bonaventure Agence France-Presse Le scientifique Étienne Klein parle de physique en philosophe, soucieux de mettre la science en culture.

Le Français Étienne Klein est un ultramarathonien. Chaque année, il participe à l’épreuve de plus de 100 kilomètres autour du massif du Mont-Blanc. « Ce rituel, confie-t-il, est une petite prière adressée à la montagne et, par extension métaphysique, au cosmos tout entier. »

Or, Klein est aussi un physicien et un brillant philosophe des sciences, qui écrit des essais d’une rare qualité. L’homme a de la culture littéraire — il cite Baudelaire, Beckett, Breton et Eco —, connaît la physique en expert et en parle avec un réjouissant brio.

La physique, reconnaissons-le, peut faire peur. « C’est du chinois », dit-on souvent d’elle et des équations mathématiques qui l’accompagnent. « Rien de plus vrai, convient Étienne Klein : prenez un livre de physique, écoutez la conférence d’un mathématicien, vous n’y comprendrez pas grand-chose. » Doit-on, devant cet état de fait, abdiquer et laisser ce domaine aux rares esprits qui s’y retrouvent ou, au contraire, s’efforcer, dans un souci démocratique, de partager la science ? On aura deviné que Klein, sans nier l’ampleur du défi, se veut un partisan de la seconde attitude, comme l’historien québécois des sciences Yves Gingras, un ami qu’il cite au passage.

Une étoffe humaine

Dans Le monde selon Étienne Klein, un recueil de chroniques radiophoniques diffusées sur l’antenne de France Culture de septembre 2012 à juillet 2014, le scientifique parle bien sûr de physique — boson de Higgs, neutrinos, mur de Planck, relativité, matière noire, etc. —, mais il en parle en philosophe, soucieux de mettre la science en culture, de la raconter, de lui donner une étoffe humaine, afin de la rendre désirable et signifiante même pour ceux et celles à qui l’esprit mathématique ne vient pas en respirant.

Klein maîtrise l’art d’humaniser la science en évoquant ses grandes figures. Quand il parle de Gaston Bachelard, pour qui « la raison scientifique et l’imagination poétique agissent de conserve, puisqu’elles ont en commun de mettre l’esprit en branle, de ne pas se satisfaire des évidences premières, et de défier le sens commun », du taciturne physicien anglais Paul Dirac, de l’érotomaniaque Erwin Schrödinger, qui confiait avoir trouvé une célèbre équation à la suite d’un « épisode érotique fulgurant », du fantasque George Gamow, buveur, fumeur et outremangeur impénitent, qui avait fait croire que les vaches ne mastiquaient pas dans le même sens dans les hémisphères nord et sud, Klein rend l’exploration de la physique incarnée, vivante.

Dans En cherchant Majorana (Folio, 2015), un captivant essai biographique, l’écrivain scientifique part sur les traces du prodigieux physicien italien mystérieusement disparu en 1938. Le résultat est une sorte d’introduction à la physique quantique, doublée d’une enquête quasi policière visant à comprendre les motifs de ce génie qui « ne savait pas vivre parmi les hommes ».

Questions de méthode

Quand il réfléchit à la valeur et à la portée des méthodes et des connaissances scientifiques, Klein captive l’auditoire, malgré la difficulté de l’exercice. Que nous dit, demande-t-il,la physique de la réalité ? Décrit-elle, comme le croyait Einstein, des faits réels, indépendants de nous qui les observons, ou seulement « des phénomènes incluant dans leur définition le contexte expérimental qui les rend manifestes », ainsi que l’affirmait Niels Bohr ? Les concepts mathématiques, que Galilée disait inscrits dans l’essence des choses, « sont-ils indépendants de nous ou sont-ils des constructions humaines » ?

La science et sa méthode, rappelle Klein après Einstein, sont sans pareilles pour nous mener à la connaissance de ce qui est, mais ne sont que d’une utilité accessoire pour nous indiquer ce qui doit être. En d’autres termes, « les sciences ne traitent vraiment bien que des questions… scientifiques », ce que n’est pas la question du sens de la vie, bonne, de préférence.

On lit tout ça dans la joie, non sans effort intellectuel, et on se prend à rêver d’une réforme scolaire qui ajouterait l’enseignement d’une telle culture scientifique, profondément humaine, aux cours de science actuels, dans lesquels règnent trop souvent des équations désincarnées tournant à vide.

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Il ne s’agit pas de transporter la physique telle qu’elle est dans le langage tel qu’il est, de dire ses équations avec des mots ordinaires, mais de les transposer, de les donner à voir et à sentir.

Le monde selon Étienne Klein

Étienne Klein, Champs sciences, Paris, 2015, 336 pages

5 commentaires
  • Bernard Terreault - Abonné 22 août 2015 08 h 10

    Bien d'accord

    Scientifique retraité, je déplore souvent le manque de culture scientifique de base de la population, même celle de personnes instruites et dites cultivées. Avoir une idée des mécanismes fondamentaux régissant la Nature, physique autant que biologique et même psychologique, me semble encore plus important (et fascinant!) qu'avoir lu Proust ou visité les grands musées du monde. Alors, toute mesure qui rendrait l'abord des "sciences dures" moins aride serait bienvenue. J'ai eu de bons et de mauvais pédagogues comme profs de science à l'école, comme j'en ai eu de toutes sortes en histoire ou en langues, mais ce sont des bouquins de vulgarisation et "d'humanisation" de la science qui m'ont orienté vers la recherche.

    • François Dugal - Inscrit 22 août 2015 10 h 06

      Vous rêvez d'une éducation de qualité, monsieur Terreault? Permettez-moi d'être le rabat-joie de service : cela est impossible au Québec. La raison en est fort simple : une forte majorité de citoyens ne désire pas une éducation de qualité pour les générations montantes.

  • Robert Bernier - Abonné 22 août 2015 10 h 10

    Le lieu de la science ... est partout

    Vous écrivez: "En d’autres termes, « les sciences ne traitent vraiment bien que des questions… scientifiques », ce que n’est pas la question du sens de la vie, bonne, de préférence." Et on ne peut que vous donner raison.

    La science, vue sous un premier aspect comme catalogue de connaissances toujours en progrès, ne peut répondre aux questions existentielles, ni ne devrait y prétendre: ça, ce serait le défaut du scientisme.

    Mais la science, vue sous son autre aspect, qui est celui de révéler une méthode de rigueur et d'honnêteté intellectuelle, peut cependant grandement participer à bien "faire" la tête de celui ou celle qui se penche sur les questions existentielles.

    À cet égard, la science dans son premier aspect comme catalogue de connaissances établies (mises à l'épreuve et en étant jusqu'à maintenant sorties confortées), peut tenir pour le philosophe le rôle de l'air pour la colombe comme dans ce magnifique passage de Kant: "La colombe légère , quand, dans on libre vol, elle fend l'air dont elle sent la résistance, pourrait se représenter qu'elle réussirait encore bien mieux dans l'espace vide d'air. C'est ainsi justement que Platon quitta le monde sensible, parce que celui-ci impose à l'entendement de si étroites limites, et qu'il s'aventura au-delà de celui-ci, sur les ailes des Idées, dans l'espace vide de l'entendement pur. Il ne remarqua pas que, malgré tous ses efforts, il n'avançait nullement ..." (Critique de la raison pure, GF Flammarion, 2001, p. 99).

    La science comme somme de connaissances, la science comme méthode, la science comme mode de vie, et tout ceci parce qu'une tête bien faite va de paire avec une tête bien pleine, pleine de TOUTES les réalisations humaines: c'est là la compréhension la plus profonde de la maxime humaniste -"que rien de ce qui est humain ne me soit étranger".

    Robert Bernier, physicien
    Mirabel
    blogue: philosophiesciences

  • Yvon Bureau - Abonné 23 août 2015 14 h 27

    Cyrille Barrette

    J'aime beaucoup les écrits de ce docteur biologiste darwinien.

    Merci Louis pour cet écrit.

  • Gilbert Turp - Abonné 24 août 2015 13 h 23

    Majorana

    L'écrivain italien (Sicilien) Leonardo Schischia a aussi enquêté sur Majorana dans son livre La disparition de Majorana. Un texte magistral.