La peau et l’os

Placardées un peu partout, les affiches de campagne des candidats aux élections fédérales affichent une commune ambition : inspirer l’amour au temps de l’électorat.

Dès lors qu’il est éclairé comme le ring un soir de championnat, le moindre combat de ces poids coq est désormais présenté comme s’il était intéressant. L’histoire s’est transformée en un spectacle d’images disloquées qui se sont substituées à la réalité. Nous avons appris à les regarder comme si elles étaient le monde, au point que les images animées constituent désormais les critères pour en juger. Et pas seulement en temps d’élections.

Nous nous croyons informés tandis que les images défilent, sans soupçonner qu’il s’agit surtout d’un phénomène de voyeurisme chronique.

L’incroyable explosion de la photographie exprime, entre autres choses, une déperdition du sens accordé aux images : tout se vaut puisque tout mérite d’être photographié. En 1930, on estime à un milliard le nombre de photos prises chaque année. En 1970, on passe à dix milliards. En 2015, ce serait annuellement de l’ordre de 400 milliards de clichés.

Cette volonté de tout esthétiser nous maintient dans les limites des seules apparences. Ce n’est pas étranger non plus au fait que les images soient, grâce à la technologie, de plus en plus nettes, précises, chirurgicales. L’engouement pour la reproduction hyperréaliste du monde est un des traits forts de notre époque.

Un câblodistributeur québécois vient d’annoncer qu’il se lance dans la promotion d’une technologie de l’image d’un nouveau type. Ses téléviseurs et enregistreurs de la génération Ultra HD, appelée aussi 4K, présentent des images quatre fois supérieures à celle de la HD, déjà sans commune mesure avec la télévision classique.

L’Ultra HD n’est au fond que la promesse renouvelée d’une réalité de mieux en mieux cernée, mais au seul chapitre des apparences. On nage ici, pour ainsi dire, dans l’univers des détergents et des rasoirs : toujours nouveaux, ils promettent de laver encore plus blanc que blanc, de raser plus près que l’ultra-près précédent. Ce n’est pourtant pas sa lessive qui assure au final la propreté d’un individu, ni son rasoir qui détermine si sa vie vous pique ou non. La surface, si lisse et propre soit-elle, n’est pas l’équivalent de la profondeur.

L’image demeure plus que jamais un instrument fort de contrôle de la réalité. Nous présumons néanmoins qu’elle a quelque chose qui tient d’une profonde vérité puisqu’elle nous montre effectivement des portions du réel. Mais quand la télévision nous montre qu’il neige dehors, résumait le caricaturiste Charb, pourquoi choisit-on de faire connaître cette réalité plutôt qu’une autre ? Pourquoi, en campagne électorale, ne parler que des affaires du Sénat alors que la Russie menace ouvertement de s’emparer de plus d’un million de kilomètres carrés du Grand Nord ?

Les images plus vraies que nature, retransmises sur des écrans capables de montrer jusqu’au grain de la peau, dissimulent mal notre incapacité à regarder l’envers de ce vaste décor dans lequel nous promenons nos vies le nez en l’air.

Le jour prochain où seront présentées en Ultra HD des émissions comme Piment fort et d’autres de ces monuments de nos petits écrans, cela aidera-t-il soudain à percer la vérité de notre monde, à mieux comprendre où nous mettons les pieds ?

Rêver en haute définition à l’heure d’écrans cathodiques améliorés, est-ce bien différent d’autrefois, c’est-à-dire au temps de la génuflexion devant les icônes de l’écran catholique ? L’un comme l’autre n’empêchent jamais de frapper un jour l’os du réel.

 

Je viens de recevoir une lettre de Suzanne Joubert. Elle me parle d’un os. En 1949, au temps où son mari, Jacques Joubert, était étudiant en médecine à l’Université de Montréal, il avait voyagé en France, pays alors en ruine à cause de la guerre. Avec des camarades, il s’était rendu jusqu’à Saint-Malo se recueillir sur le tombeau de Jacques Cartier, image forte du nationalisme canadien-français du temps. Au milieu de la cathédrale victime de bombardements, le tombeau brisé de Cartier laissait paraître ses os. Joubert n’avait pu résister à l’idée de s’emparer subrepticement d’une vertèbre.

Chateaubriand, dans ses Mémoires d’outre-tombe, qualifie Cartier de « Christophe Colomb français ». Ce n’est pas un honneur que d’être comparé à un tel fossoyeur de l’humanité, mais on comprend l’idée de la grandeur que prêtait le grand écrivain au marin. Cartier à vrai dire n’était pas spécialement un découvreur. Il demanda son chemin à des marins occupés à pêcher à l’embouchure du fleuve. Son génie fut celui de nommer. Montréal lui doit son nom. Il est notre premier écrivain.

Que faire avec cette vertèbre de Cartier revenue au Nouveau Monde depuis plus de soixante ans ? Jacques-Yvan Morin, ancien ministre sous René Lévesque, a tenté d’obtenir un lieu public pour abriter ce curieux objet. Il a frappé à toutes les portes, me confie Suzanne Joubert. En vain.

Que convient-il de faire de cette vertèbre ? Faut-il l’enterrer de nouveau à Saint-Malo ?

La vénération des os, étrange tradition venue des profondeurs du temps, a charrié un lot de reliques jusqu’à nous. Cela comporte certainement quelque chose de morbide. Mais au fond, ce nouveau culte de l’image déifiée pour son hyperréalisme ne nous ramène-t-il pas lui aussi aux temps anciens de la vénération d’icônes a priori tout aussi creuses ?

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