«Le bon samaritain»

«Une bonne action. » C’est en ces termes que l’ancien chef de cabinet du premier ministre Stephen Harper, Nigel Wright, a décrit sa décision de rembourser personnellement plus de 90 000 $ de réclamations litigieuses du sénateur Mike Duffy. S’il a tenu sa contribution secrète, a-t-il expliqué, c’est par pure modestie, invoquant même le chapitre vi de l’Évangile selon Matthieu.

Ce serait donc pour ne pas jouer les pharisiens qu’il aurait gardé son patron dans le noir — lui mentant par omission, s’il faut le croire — et aurait laissé tout le gouvernement, son chef y compris, mentir à l’ensemble de la population canadienne !

En fait, le mensonge n’est pas le sien. Le même camouflage aurait eu lieu si les fonds étaient venus de l’autre source envisagée, le Fonds du Parti conservateur. Il était entendu là encore que ce ne serait pas rendu public, et personne, à aucun moment, ne s’est inquiété de la duperie qui en résulterait.

Comme l’a avoué M. Wright, ça faisait l’affaire du gouvernement de laisser croire que Mike Duffy avait lui-même remboursé les allocations de résidence qu’il avait erronément réclamées. À lire la masse de courriels déposée en preuve, on comprend qu’il n’y avait qu’une seule raison.

Cela permettait de mettre le couvercle sur une controverse qui minait la réputation d’intégrité du gouvernement. Témoin vedette au procès Duffy, Nigel Wright a confirmé sans hésitation cette semaine que le gouvernement conservateur considérait les questions de dépenses litigieuses comme un enjeu « hautement délicat ».

Par conséquent, la machine s’est mise en branle pour gérer la crise et y mettre fin au plus vite sans trop s’inquiéter au passage de l’éthique des moyens proposés ni des accrocs aux institutions qui suivraient. C’est toute cette façon de gérer les affaires de l’État et d’exercer le pouvoir qu’expose maintenant le procès de Mike Duffy.

 

Le portrait qui s’en dégage ne fait pas honneur à M. Harper, mais confirme une culture excessive du contrôle et du « prêt à tout » dans son entourage immédiat. Le chef conservateur persiste à dire qu’il ignorait les détails des tractations, qu’il ne savait pas que M. Wright avait épongé la facture de M. Duffy. Son ancien chef de cabinet a répété la même chose en réponse aux questions de la Couronne.

M. Harper ne peut toutefois pas s’en laver les mains. Tous les hauts gradés du bureau du premier ministre (BPM) ont participé aux tractations autour de la stratégie destinée à pousser le sénateur Duffy à rembourser. En plus de M. Wright, numéro 1 au sein du BPM, on retrouve dans les chaînes de courriels les noms du secrétaire principal, Ray Novak ; du conseiller juridique, Benjamin Perrin ; et du responsable de la gestion de crise, Chris Woodcock, pour ne nommer que ceux-là.

Ils se sont aussi ingérés dans les travaux du Sénat, bafouant sa prétendue indépendance, en cooptant la direction conservatrice à la Chambre haute, en particulier la leader parlementaire et ministre Marjorie LeBreton et le sénateur David Tkachuk.

Le grand patron du Fonds PC, le sénateur Irving Gerstein, s’est joint à eux un moment, tentant même d’influencer la conduite d’une vérification indépendante des dépenses du sénateur Duffy par la firme Deloitte.

Pour réussir, il fallait toutefois forcer M. Duffy à rembourser des dépenses qui, selon M. Wright lui-même, n’auraient pas été techniquement illégales. L’ancien chef de cabinet invoque toutefois la morale et les principes. Mais lesquels ?

 

Toute l’équipe était en « gestion de crise » afin de limiter les dégâts politiques. Tel était l’enjeu. L’importance accordée à cette affaire par ce personnel de haut niveau en témoigne. En décembre 2012, ils espéraient que l’affaire s’essouffle quand elle est apparue dans l’Ottawa Citizen. Quand elle a rebondi en février, tout ce beau monde est passé en cinquième vitesse, les échanges de courriels devenant frénétiques certains jours.

Le premier ministre, lui, a toujours refusé de prendre une once de responsabilité dans cette affaire. Comme si toutes ces personnes ne travaillaient pas sous ses ordres. Il persiste à dire que seulement MM. Wright et Duffy sont en cause, passant sous silence la participation de ses autres subordonnés, dont plusieurs sont encore à son service.

Une personne ne peut être tenue responsable des erreurs de son supérieur, a-t-il dit vendredi, en défense de son chef de cabinet actuel Ray Novak. M. Harper a pourtant accepté la démission de M. Wright en mai 2013 ; ou, selon ce qu’il prétend depuis, l’a congédié, une version qui sert mieux son image. Le chef conservateur affirme aussi durant cette campagne qu’il a informé le public dès qu’il a su pour le fameux chèque de 90 000 $, ce qui est faux. C’est le réseau CTV qui l’a révélé en mai 2013.

Mensonges, tractations secrètes, manipulation des travaux du Sénat et j’en passe. Quand le chef n’a aucun problème avec ces méthodes, ceux dont il s’entoure finissent par suivre son exemple et on aboutit à une affaire comme le cas Duffy.

Cette façon de faire a un effet corrosif sur la confiance des citoyens en leur gouvernement et leurs institutions, et voilà bien le vrai scandale derrière le petit.

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