Un modèle rare

Dans le livre souvenir sur le 50e anniversaire du <em>Guide de l’auto</em>, Alain Stanké, éditeur de la première parution en 1967 et véritable frère pour Jacques Duval, se targue d’être celui qui a enseigné au célèbre journaliste automobile à conduire. Duval éclate de rire. «Il y a de l’exagération… Mais je le laisse dire car il est convaincu de son affaire !»
Photo: Annik MH De Carufel Le Devoir Dans le livre souvenir sur le 50e anniversaire du Guide de l’auto, Alain Stanké, éditeur de la première parution en 1967 et véritable frère pour Jacques Duval, se targue d’être celui qui a enseigné au célèbre journaliste automobile à conduire. Duval éclate de rire. «Il y a de l’exagération… Mais je le laisse dire car il est convaincu de son affaire !»

Après avoir roulé sur sept coins de rue avec le frein à stationnement toujours enclenché (preuve que ça arrive aux meilleurs), Jacques Duval avait pris son erre d’aller dans les rues crevassées de Rosemont–La Petite-Patrie. « Elle a pas mal de pep », souligne le journaliste automobile au volant de la Prius C hybride que je lui ai mis entre les mains. « Mais il faudrait que tu fasses un tour dans ma Tesla. Là, tu verrais c’est quoi une belle voiture. »

Comme je n’ai pas d’automobile (« T’es maniaque de voitures et tu n’as pas d’auto ? », me lance-t-il, confus) et qu’il semblait tout à fait logique de s’entretenir avec le fondateur du Guide de l’auto — célébrissime publication qui célèbre ses 50 ans cette année — dans un véhicule, j’ai réservé l’un des modèles de la flotte d’autopartage Auto-Mobile.

Un système avec lequel le king of the road québécois est évidemment peu familier puisqu’il a le bonheur de posséder cinq voitures et autant de clés de la liberté.

Depuis la publication du tout premier Guide de l’auto en 1967, bien des choses ont changé dans l’automobile. Si une chose demeure, c’est qu’elle représente toujours la liberté. « La liberté et le plaisir. Avec les rues défoncées qu’il y a ici, il n’y a pas vraiment de plaisir à avoir, faut s’entendre là-dessus. Mais sur une belle petite route des Cantons-de-l’Est à l’automne, c’est merveilleux. » Jacques Duval aime rouler autant qu’il aime les voitures. Et ça non plus, ça n’a pas changé depuis qu’il s’est épris de course automobile quand il était dans la vingtaine.

Deux semaines après le coup de foudre initial, il prenait possession d’une Porsche décapotable. C’est là que tout a commencé pour ce jeune animateur radio devenu pilote de course. (Il fut également mentaliste dans les cabarets pour avoir les moyens de s’offrir ses amours sur quatre roues.)

C’est son expérience en tant que coureur automobile qui a tracé la voie au métier de chroniqueur auto qu’il a créé de toutes pièces. Au début, il était l’expert que sollicitaient les médias quand venait le temps de commenter les nouvelles. Ensuite, il a écrit des chroniques au Maclean’s sur le sport automobile, et, bien vite, ses textes ont pris un virage plus consommateur. En 1966, il a proposé à Radio-Canada l’émission Prenez le volant, qui obtint un tel succès qu’elle restera en ondes pendant huit ans.

À ce moment, il n’y avait pas de voyages pour les lancements de voiture, ni de flotte de véhicules de presse pour tester la marchandise. « J’appelais les concessionnaires en leur disant que j’allais faire de la publicité pour leur auto et qu’on allait la leur redonner très propre. Mais c’était pas vrai. Souvent, quand on la rendait, la voiture n’avait plus de freins. C’est ce qui a fait la réputation de l’émission. Les gens nous regardaient pour nous voir nous casser la gueule ! »

(Note aux gens d’Auto-Mobile : les freins de la Prius C n’ont pas été maltraités et aucun pneu n’a crissé).

Un phénomène d’édition

Le Guide de l’auto est arrivé où, là-dedans ? Un an après le début de Prenez le volant, en 1967. Il était alors vendu 2 $. Puisque derrière chaque grand homme il y a une femme, c’est Monique, la regrettée douce moitié de M. Duval, qui lui a donné l’idée de créer cet annuel que les hommes reçoivent depuis 50 ans sous le sapin. « C’est devenu un objet de collection. On pourrait relier 400 pages blanches pis les gens l’achèteraient pareil », dit le communicateur en stationnant la voiture. Avant qu’il ne vende son guide, la version 2003 avait tiré à 100 000 exemplaires. Du jamais vu dans l’édition au Québec.

Le Guide, auquel collaborent plusieurs autres journalistes automobiles et dont la toute nouvelle édition anniversaire devrait être la dernière contribution du fondateur, est un véritable phénomène.

Et c’est beaucoup grâce à la crédibilité de Duval auprès des lecteurs, car il a su transmettre son engouement pour les automobiles de père en fils (et en fille) depuis des générations. Une vraie courroie de transmission.

« Jacques Duval ? C’est LA référence en automobile au Québec », me déballe avec un vif enthousiasme mon père, un gars de char, quand je lui raconte cette rencontre avec le chroniqueur. Duval est un professeur : il a les idées claires, il est réfléchi, et même quand on n’a pas envie d’acheter de voiture, c’est toujours plaisant de le lire. »

Cela échappe peut-être à ceux qui n’ont rien à cirer des voitures, mais sous les couvertures de ses guides se cachent des textes pertinents et fort bien ficelés.

Le chroniqueur a toujours été très protecteur de la langue ; c’est d’ailleurs ce qui lui a valu en 2011 le prix Georges-Émile-Lapalme. « L’année d’avant, c’est à Lise Bissonnette qu’on avait remis le prix. C’est assez l’fun de savoir que t’es au niveau d’une personne comme ça », dit Jacques Duval avec un petit sourire, avant de mordre dans le sandwich qu’il a commandé après notre tour de machine.

Pour l’amour de la voiture

Ça se voit tout de suite que cet octogénaire vêtu avec élégance — les fils des boutons de sa chemise bleue s’agencent avec la vibrante ligne orange à l’intérieur de la monture de ses lunettes — aime toujours profondément les voitures.

Quand Annik, notre photographe, lui parle de sa Mazda 3, il s’informe de sa condition comme on prendrait des nouvelles d’un enfant, et quand on marche dans la rue, il commente les voitures stationnées : « C’est elle, la voiture que tu vas me faire conduire ? » qu’il dit en pointant une vieille Neon orange grugée par la corrosion, convaincu que je lui avais réservé un bazou.)

S’il avait de nouveau 20 ans, tomberait-il toujours en amour avec l’automobile ? Il hésite longuement. « J’pense que non. J’aime mieux les voitures de l’époque. On pouvait les modifier plus facilement, travailler dessus, faire autre chose que rouler. Maintenant, c’est tellement technologique et électronique. Les années 1970-80 étaient vraiment extraordinaires, il y avait des voitures fluos, roses, bleues, vertes, pastel, c’était vraiment une belle époque, à mon avis. »

C’était un moment où les amateurs s’identifiaient à un type de voiture plutôt qu’à son prix. Ils étaient fidèles à une marque. « T’avais des gars de Ford, des gars de Chevrolet… Ils se parlaient dans le casque quand je critiquais leur marque d’auto : « T’as-tu vu ce que Duval a dit de ton char ?’’.»

Ça fait sourire, surtout quand on sait que, contrairement aux femmes qui n’hésitent pas à prendre les conseils de Jacques Duval avant d’acheter un véhicule, les hommes préfèrent demander au célèbre auteur ce qu’il pense de leur voiture après l’avoir achetée.

« D’un point de vue du métier aussi, le paysage a changé. T’avais des voitures dégueulasses et très poches comme la Pinto, la Maverick, la Lada. Il y avait des horreurs chez les américaines, et c’était un véritable plaisir de faire la critique de ces modèles-là. Aujourd’hui, les voitures sont tellement stéréotypées que c’est du pareil au même. »

De toute façon, le Guide de l’auto va avoir une fin, prédit l’ancien pilote de course. « Les voitures autonomes vont changer le métier. Tu ne pourras pas dire d’une voiture sans conducteur qu’elle a une mauvaise tenue de route quand elle fait ce qu’elle veut… Le plaisir de conduire va être massacré. »

 

Une prédiction à long terme

Quand on sera rendu dans cette nouvelle ère, il suggère aux amateurs de conduite automobile de s’acheter une voiture sport intéressante et d’aller dans des circuits fermés accessibles au public et conçus exprès pour en tester les performances.

« Mais bon, c’est une prédiction à long terme. J’ai le temps d’avoir des cheveux blancs avant que ça arrive », précise cet homme qui joue toujours au tennis, pratique le vélo, suit des cours d’accordéon et publie dans neuf médias.

Avant de se quitter, il m’a regardé avec les yeux brillants d’un gamin qui a hâte d’aller jouer avec ses autos. « Bon, on finit-tu cette entrevue-là avec la cerise sur le sundae ? »

Puis il est venu me déposer à la maison en Tesla. Même si c’était juste à une minute de là.

Les voitures autonomes vont changer le métier. Tu ne pourras pas dire d’une auto sans conducteur qu’elle a une mauvaise tenue de route quand elle fait ce qu’elle veut…

Dans le livre souvenir sur le 50e anniversaire du Guide de l’auto, Alain Stanké, éditeur de la première parution en 1967 et véritable frère pour Jacques Duval, se targue d’être celui qui a enseigné au célèbre journaliste automobile à conduire. Duval éclate de rire. « Il y a de l’exagération… Mais je le laisse dire car il est convaincu de son affaire ! »
4 commentaires
  • Sylvain Auclair - Abonné 14 août 2015 09 h 52

    Plaisir de conduire

    Combien de chevaux-vapeur inutiles et de barils de pétrole ont-ils été sacrifiés au plaisir de conduire?

  • Bruno Giroux - Abonné 14 août 2015 10 h 07

    Très très intéressant

    Votre article est un charme à lire. Merci et Bravo.

  • Jean Richard - Abonné 14 août 2015 11 h 25

    Liberté ?

    « cinq voitures et autant de clés de la liberté » – Clé de la liberté une voiture ? Ça, c'était une vision des années 60 ou 70. Nous sommes en 2015.

    Petit calcul : M. Duval a fait de la radio au début des années 50. Donc, il aura déjà soufflé ses 80 bougies. Or pour la majorité des octagénaires vivant dans un Québec fortement urbanisé, l'auto est loin d'être une liberté. Les esclaves de la voiture, qui ne se déplacent pas autrement qu'avec elle, il faut leur apprendre à se déplacer autrement si on veut les conserver en meilleure santé.

    Si j'avais eu à inviter M. Duval à se promener dans les rues de Rosemont-Petite-Patrie, je lui aurais donné rendez-vous à une station Bixi, histoire de savoir à quel point Bixi peut procurer la liberté à des octogénaires et les aider à se tenir plus en forme. Et petite parenthèse ici : la STM, Via Rail, Orléans Express... offrent des tarifs préférentiels aux gens dits du 3e âge. Pourquoi Bixi ne le fait-elle pas ?

    Pour aller un peu plus loin que Rosemont-Petite-Patrie, j'aurais proposé aux vendeurs de vélos à assistance électrique (VAE) de prêter un de ces vélos à M. Duval, comme le faisaient jadis les vendeurs de char. Autre parenthèse ici : contrairement à ce qui se fait dans bien des villes européennes, le gouvernement du Québec refuse de faire la promotion des VAE. Ainsi, on accorde une juteuse subvention à qui fait l'aciquisition d'un véhicule électrique ou hybride, sauf s'il s'agit d'un vélo. Le vélo est défini comme un véhicule par la loi. Le VAE est un véhicule hybride, combinant énergie musculaire et énergie électrique. Pourquoi est-il exclu du programme d'électrification des transports ? Le VAE offre un potentiel de liberté considérable pour les gens du 3e âge. Mais on préfère subventionner les Tesla de grand luxe et les fauteuils roulants...

    Un octagénaire crédible, jadis apprécié par des amateurs de char, pourrait démontrer que le monde a changé et qu'on devrait adapter une ville moderne à cette réalité.

  • Yvon Bureau - Abonné 15 août 2015 10 h 45

    Une question, M. Duval

    Y a t il eu complot pour que l'on soit encore à rouler avec le pétrole?

    Autre question : pourquoi ne roule-t-on pas encore très majoritairement avec autos électriques?

    Une auto, selon moi, ce n'est pas pour le plaisir, mais pour me déplacer d'un point à un autre, en polluant le moins possible.

    Il y a tellement d'autres plaisirs dans la vie, monsieur Duval.

    Bref, roulons sans nous faire rouler par l'éphémère.