Avons-nous une morale de singe?

Le Néerlandais Frans de Waal affirme, dans «Le bonobo, Dieu et nous», que « la morale vient d’en bas », qu’elle « est plus ancienne que la religion » et que notre humanité « nous est inhérente ».
Photo: iStock Le Néerlandais Frans de Waal affirme, dans «Le bonobo, Dieu et nous», que « la morale vient d’en bas », qu’elle « est plus ancienne que la religion » et que notre humanité « nous est inhérente ».

D’où vient la morale ? La doit-on à Dieu, par l’entremise des religions, à la raison ou à la nature ? Psychologue, biologiste et primatologue, le Néerlandais Frans de Waal, qui enseigne aux États-Unis, affirme, dans Le bonobo, Dieu et nous, que « la morale vient d’en bas », qu’elle « est plus ancienne que la religion » et que notre humanité « nous est inhérente ». La source de la morale, en d’autres termes, ne se trouverait ni dans la religion ni dans la raison, mais bien dans les émotions naturelles. Érudit et modeste, conteur hors pair capable autant d’émouvoir que de faire sourire, Frans de Waal expose avec un éblouissant brio cette thèse audacieuse.

La découverte de la théorie de l’évolution, au XIXe siècle, a largement nourri ce débat, sur lequel se sont penchés d’éminents scientifiques, philosophes et théologiens. La théorie dite « du vernis », élaborée par le biologiste et philosophe Thomas Henry Huxley, surnommé « le bouledogue de Darwin » parce qu’il défendait avec fougue les thèses de son ami, s’impose alors dans bien des esprits.

Cette théorie affirme que le processus évolutionniste est essentiellement égoïste et cruel et qu’il doit donc, chez les humains, être contrebalancé par une éthique culturelle ou religieuse. En 1902, le naturaliste russe Pierre Kropotkine contestera cette thèse en montrant que la coopération est un facteur essentiel de l’évolution, mais l’idée selon laquelle l’altruisme est une anomalie naturelle s’imposera malgré tout.

L’élan moral

Pour Frans de Waal, cette théorie d’une nature fondamentalement égoïste et cruelle qu’une morale de l’extérieur viendrait brider et corriger est absurde. « Où l’humanité a-t-elle pu trouver la volonté et la force de vaincre sa propre nature ? demande-t-il. […] Si nous sommes bel et bien dénués de toute bienveillance naturelle, comment et pourquoi avons-nous décidé de devenir des citoyens modèles ? »

L’élan qui nous porte à prendre soin des malades en phase terminale, à donner anonymement du sang pour des étrangers, à envoyer de l’argent pour venir en aide à des victimes de catastrophes naturelles au bout du monde ne peut s’expliquer par un égoïsme génétique, mais il s’explique mal, aussi, par l’idée d’une morale du pur devoir. D’où vient-il, alors ?

Frans de Waal, qui a passé une bonne partie de sa vie à observer des primates — chimpanzés et bonobos, surtout —, trouve cet élan chez ces derniers. « Nous sommes partis, écrit-il, de sentiments moraux et d’intuitions morales, et c’est là aussi que nous trouvons le plus de continuité avec les autres primates. Loin d’avoir élaboré la morale à partir de rien par la réflexion rationnelle, nous avons reçu une puissante impulsion de notre réalité profonde d’animaux sociaux. » La religion, que le primatologue qualifie joliment d’« ouvrier de la onzième heure », n’apparaît que bien plus tard, pour soutenir cette morale naturelle.

Humanisme et religion

La morale fondamentale, pose le biologiste, nous intime d’aider nos semblables, de ne pas les agresser et de faire passer la collectivité avant l’individu. Elle repose donc sur l’empathie (conscience de l’autre et de ses besoins), sur le souci de la communauté et sur la crainte de sanctions en cas de non-respect de ces règles. Frans de Waal a justement observé tous ces comportements et attitudes chez les primates (mais aussi chez les chiens, les éléphants et les rats) et il en rapporte de multiples exemples, saisissants, dans son essai.

Sa démonstration est solide : les humains n’ont pas inventé à partir de rien la morale, le sens de la vie collective et de l’équité. Ils ont toutefois inventé la religion (sur Dieu comme tel, de Waal a la prudence de ne pas se prononcer) pour appuyer leurs intuitions morales, plus difficiles à faire respecter à une échelle universelle que dans le contexte de petites communautés fermées.

Frans de Waal se définit comme humaniste et « pas religieux du tout », mais il est très sévère à l’endroit des têtes d’affiche de l’« athéisme strident » comme Christopher Hitchens (dont le parcours a consisté à passer d’un dogmatisme à un autre), Richard Dawkins et Sam Harris.

Partisan, comme Stephen Jay Gould, d’un dialogue non dogmatique entre scientifiques et religieux, sensible à l’« utilité laïque » de la religion, selon la formule d’Émile Durkheim, de Waal signe ici un magnifique essai, fort en observations pertinentes, costaud sur le plan argumentatif et exemplaire quant à son respect de l’éthique de la discussion. Le lire nous fait aimer les singes et les humains.

La morale a de bien plus humbles origines, discernables dans le comportement d’autres animaux. Tous les acquis scientifiques de ces dernières décennies plaident contre la vision pessimiste qui fait d’elle un mince vernis recouvrant une nature humaine abominable.

Le bonobo, Dieu et nous. À la recherche de l’humanisme chez les primates

Frans de Waal, traduit de l’anglais par Françoise et Paul Chemla Babel, Arles, 2015, 376 pages

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