La langue des affaires

Quand je demande quelle est la meilleure langue pour faire des affaires, on me répond presque toujours l’anglais. Ce qui est ridicule. La meilleure langue pour brasser des affaires, ce devrait être… sa propre langue. Car c’est à travers sa langue maternelle qu’une personne normale s’exprime le mieux.

À défaut de faire affaire dans sa propre langue, la meilleure langue pour faire des affaires devrait être… celle du client ! Une évidence trop souvent oubliée. L’anglais peut être utile pour vendre une turbine à Kuujjuaq, mais celui qui baragouine l’inuktitut enfoncera la concurrence. Pour une raffinerie en Égypte, je recommande l’arabe. Pour la mine au Chili, l’espagnol est de première utilité.

L’anglais est donc un expédient commode, mais il ne reste qu’un troisième choix souvent boiteux, puisque le gros de l’humanité ne le parle pas. « English is not enough [l’anglais ne suffit pas] », conclut même Bloomberg dans un article récent qui raconte les difficultés de la Deutsche Bank et du Crédit Suisse avec deux p.-d.g. qui ne parlaient pas allemand. La Deutsche Bank a trouvé un remplaçant British parlant l’allemand. Le Crédit Suisse a fait encore plus fort en dégotant un p.-d.g. ivoirien capable de s’exprimer en français et en allemand. Natürlich !

Je lève ici mon chapeau à Bloomberg, qui est certainement une des agences de presse anglophones les moins chauvines en matière de langue. C’est Bloomberg qui, en 2011, avait publié une étude sur « Les langues les plus utiles en affaires ». Alors que les élites d’affaires francophones atteignent des sommets d’anglolâtrie dignes du « culte du cargo », elles feraient bien de prendre conscience que les anglophones s’éveillent aux limites de leur langue. Même au royaume de notre très gracieuse Majesté, où les langues étrangères sont peu enseignées, les multinationales britanniques relèguent désormais les unilingues anglophones aux emplois subalternes.

À quand un indice du bilinguisme?

Évidemment, pour des Québécois, il est clair que la langue du client est souvent l’anglais — vu le voisinage immédiat. Un francophone qui parle anglais dispose de deux expédients parmi les plus utiles. Mais tout de même : le Québec tente de développer ses rapports avec le monde au-delà de son voisinage immédiat. C’est même lui qui est derrière le projet de traité de libre-échange avec l’Europe. En pratique, cela signifie que les Québécois ne pourront pas entretenir longtemps l’illusion que l’anglais est la (seule) langue des affaires.

Les Américains et les Français envient les Québécois pour leur facilité avec les langues. Je m’étonne toujours de constater à quel point nous mettons si peu en valeur cette qualité. Une bonne moitié de la population québécoise est bilingue anglais-français. Et si l’on tenait compte de tous les bilinguismes — français-arabe, français-espagnol —, on approcherait sans doute des deux tiers. J’ai l’intuition que davantage de Québécois apprennent ou parlent une troisième langue que tous les rest-of-Canadians réunis. Voilà un capital humain considérable qu’il est contre-productif d’ignorer et de taire.

Il y a quelques années, j’avais fait un reportage sur le français à l’Université McGill — mon alma mater. Le point de départ était la baisse soudaine du nombre de « francophones » (au sens ici de Canadiens français). J’avais découvert qu’au moins la moitié des étudiants de cette université parlaient le français. En ce cas, McGill serait même la plus polyglotte parmi le club sélect de l’« Ivy League » dont elle se réclame. Mais j’avais été encore plus surpris de constater que cette institution de haut savoir ne tient aucune statistique sur les langues parlées par ses élèves et ses professeurs. À ma connaissance, aucune institution québécoise (université ou entreprise) ne le fait, d’ailleurs. Ce n’est pas le moindre des paradoxes : les langues sont le premier outil de la connaissance, et nos temples de la connaissance les ignorent !

À l’heure de l’économie du savoir, une entreprise, une université, une nation ont-elles les moyens de ne pas savoir qui parle quoi ? Dans cette guerre de propagande intense que se livrent les nations, les institutions, les multinationales, le Québec a-t-il les moyens de ne pas mettre en valeur le fait que ses travailleurs, ses étudiants, ses professeurs sont mieux outillés que personne pour comprendre le monde ? Ce serait de bonne guerre.

Il suffirait de demander aux employés, aux étudiants, aux professeurs : « Quelles langues parlez-vous ? » Je m’étais déjà indigné de cette lacune à un démographe, dont je tairai le nom, et qui m’a répondu : « C’est une question subjective. » Mais il me semble au contraire que le Québec devrait rapidement développer une sorte d’« indice du bilinguisme » pour mettre en valeur ce qui pourrait être notre principale ressource naturelle.

6 commentaires
  • Pierre Grandchamp - Abonné 10 août 2015 07 h 12

    Vrai que beaucoup de Québécois sont trilingues

    En 2013, Frédéric Bastien écrivait dans LE DEVOIR:”Un bilinguisme politique”
    http://www.ledevoir.com/politique/canada/381858/un

    En résumé, il affirmait que le bilinguisme canadian était un échec linguistique mais un succès politique.

    “Apprendre une langue que personne n’utilise par la suite est bien sûr voué à l’échec.....Même dans la capitale fédérale le projet de bilinguisme ne fonctionne pas. “

    Même au New Bunswick, soi disant bilingue, le bilinguisme est une fumisterie.

    C’est au Québec, où la langue officielle est le français(réalité honnie par un certain “Québec bashing”...et qu’a combattue Thomas Mulcair avec Alliance Québec), que l’on trouve beaucoup de personnes bilingues et trilingues.

    Vous avez raison d’affirmer que beaucoup de Québécois parlent 3 langues. Le trilinguisme français-anglais-espagnol, notamment, est très répandu pour différentes raisons: libre échange avec le Mexique, utilité de l’espagnol pour fins touristiques(notamment Cuba....pas loin d’ici), beaucoup de Latinos viennent travailler en agriculture en région, accueil de nombreux réfugiés colombiens pendant une douzaine d’années.

    Vous avez raison: le fait que beaucoup de Québécois parlent plus d’une langue est une richesse formidable!

    Le bilinguisme canadian “permet de nier le caractère distinct du Québec, ramenant celui-ci au statut d’une province égale aux autres et qui ne saurait avoir plus de pouvoir. Ce succès a été consacré maintes fois, entre autres lors du rapatriement constitutionnel et avec l’échec de l’accord du lac Meech. En cela le bilinguisme a été et continue d’être une très grande réussite.”

  • Pierre Grandchamp - Abonné 10 août 2015 09 h 49

    Oui, le Québec fut l'initiateur de l'ALENA et les Québécois sont ouverts sur le monde

    Les Mulroney,Bourassa, Landry, Parizeau et de multiples autres politiciens de différentes tendances ont pris le flambeau pour l'adoption du libre échange.

    Les gens du "Québec bashing" hors Québec et, malheureusement, une certaine presse anglo montréalaise ont tendance à présenter la loi 101 et l'option souverainiste comme une fermeture sur soi.

    Les Québécois, avec le libre échange, ont fait preuve de leur ouverture sur le monde.

    Le fait que la majorité des Québécois soient, au moins bilingues...et que de très nombreux Québécois soient trilingues atteste de la réalité de notre ouverture sur le monde. Pendant que, hors Québec, l'unilinguisme triomphe!

    La langue espagnole est enseignée dans de nombreuses écoles secondaires, en option. Tout comme au collégial.

    En agriculture, et même en hortitulture en centres urbains, de très nombreux
    Latinos viennent au Québec; ce qui oblige leur entourage à apprendre l'espagnol.

    Je connais une entreprise qui recrute des soudeurs costaricains en nombre considérable.

    Je connais de très nombreux réfugiés colombiens arrivés ici,entre 2000 et 2012 environ. Ces gens-là sont ,en général, très bien intégrés mais ont stimulé beaucoup de Québécois à apprendre l'espagnol

  • Gilles Théberge - Abonné 10 août 2015 12 h 03

    Langue et affaires

    Nous sommes dans une situation que les anglais appellent «catch 22» devant le bilinguisme. Depuis des décennies l'on nous serine que nous devons absolument être bilingues, ce qui veut dire que nous devons parler anglais.

    Certains pensent même qu'ils vont rater leur vie s'ils ne parlent pas anglais. Beaucoup de québécois s'y sont mis avec ardeur. Ce qui a pour effet premier de faciliter la vie des unilingues anglophones. Et donne aussi les statistiques que l'on sait.

    En contrepartie on devrait normalement percevoir le même type d'attrait de la part des anglophones. À Montréal en particulier de plus en plus d'anglophones et d'immigrants de souche récente assimilés à l'anglais, non seulement n'apprennent pas le français, mais un nombre croissant exprime même une répulsion à apprendre et parler français.

    Je comprends que vous situez votre intervention dans un contexte mondial. Même le British Council a publié il y a quelques années un volumineux rapport dans lequel il constatait que l'unilinguisme des anglais allait à long terme les défavoriser.

    L'essentiel de leur argument est le même que le vôtre, soit que pour faire des affaires à travers le monde ils devaient réaliser que toutes les Nations ne sont pas anglophones et ne parlent pas l'anglais.

    Être polyglotte est certainement une richesse culturelle qui permet de mieux appréhender le monde. Pas dans notre contexte qui en est un de domination.

    Vous citez Bloomeberg, fort bien. Moi je vais citer Robert Burchfield dans un ouvrage intitulé (The English language), publié en 1985:

    «Toute personne éduquée dans le monde souffre de privations si elle ne connaît pas l’anglais. Bien sûr, l’extrême pauvreté ou la famine sont reconnues comme étant les formes les plus cruelles et révoltantes de privation. Quand elle s’applique seulement à la langue, on ne la remarque pas mais, pourtant, elle n’en est pas moins significative»

    C'est ça que, fondamentalement, pense la majorité des anglais...

  • Pierre Grandchamp - Abonné 10 août 2015 17 h 18

    Et le NPD fut contre l'ALENA

    Et le NPD fut contre l'ALENA. Comme il fut présent à d'autres évènements majeurs de marginalisation du Québec.

  • Sylvain Auclair - Abonné 10 août 2015 21 h 03

    Une Algérienne m'avait raconté...

    qu'en Algérie, pour faire des affaires, on utilisait le français. Que la plupart des jeunes ne maîtrisaient plus. Mais ça faisait plus chic.