Panoramique

Au New Hampshire, au pied du mont Washington, un magnat du charbon construit en 1902 un grand hôtel tout blanc. En été, on dirait un morceau de lumière méditerranéenne qui vient se jeter dans vos yeux, comme une silencieuse incandescence qui gicle vers le bleu du ciel, enraciné au milieu de kilomètres de vert.

En 1944, du 1er au 22 juillet, les représentants de quarante-cinq pays se réunissent dans cet hôtel de bois, planté au milieu d’un terrain de golf taillé à même la grande forêt de moyenne montagne. En ce lieu, situé à quelques heures de route de Montréal, naît alors la Banque mondiale (BM) et le Fonds monétaire international (FMI), des institutions aujourd’hui septuagénaires qui ne montrent pourtant pas toujours beaucoup de sagesse.

Des misères consécutives à la guerre de 1914, on avait au moins appris que tout ne se règle pas par la politique. En 1919, le traité de Versailles donnait la part belle aux vainqueurs, sans trop se soucier des vaincus. Mais à ne considérer que leurs intérêts immédiats, les vainqueurs cultivaient le pire pour l’avenir, sans penser à se donner les moyens ne serait-ce que d’endiguer l’inflation et de favoriser la reconstruction.

Ce système international a mis en place à Bretton Woods la toute-puissance du dollar américain. En cet été où le débarquement de Normandie annonce ses fruits, alors que les Russes repoussent les défenses nazies eux aussi, les Occidentaux considèrent, bien au frais, dans un bois de la Nouvelle-Angleterre, les termes de la reconstruction de l’Europe en feu.

Washington pousse à l’action et impose son rythme. Le vieil ascendant de l’Angleterre sur les affaires du monde apparaît bel et bien périmé. Lorsque les avis sur la nouvelle marche à suivre du monde divergent, comme lorsque John Maynard Keynes et le porte-parole américain Harry White ne s’entendent pas, le point de vue de l’Américain l’emporte à coup sûr.

La guerre n’est pas terminée, mais le système international est déjà bel et bien en passe de devenir subordonné à la politique américaine, à cause de sa domination militaire et économique écrasante. En 1950, âge d’or de la consommation à tous crins, les États-Unis rassemblent 60 % de l’équipement productif de l’ensemble des pays capitalistes.

Même si le régime de Bretton Woods s’effrite en 1971, année où l’on renonce à assurer que le dollar américain peut être converti en or, le règne du billet vert va perdurer. Laissé en liberté, le dollar part alors au galop pour rejoindre les vastes prairies de la spéculation, là où broutent, de plus en plus nombreux, à compter des années 1990, les adeptes du néolibéralisme, ces bêtes qui proposent de juguler les dépenses publiques et de saigner l’État à blanc. En découle aujourd’hui un monde qui a vu la logique des investissements et de la solidarité être balayée par celle de la prédation et de la concurrence.

Dans le cas de la Grèce, symptôme le plus évident ces derniers temps de cette dérive, cela veut dire l’imposition de mesures qui demandent à l’État d’abandonner l’État afin que de sa ruine la plus complète on puisse affirmer le retour de la prospérité. La Grèce est morte ? Vive la Grèce !
 


En visite à Bretton Woods en cet été 2015, j’imagine sans peine que le spectacle tranquille des environs reste à peu près le même que celui que contemplait déjà l’argent en 1944. Sur la grande terrasse située à l’arrière de l’hôtel, au beau milieu des chaises de rotin, chacun prend nonchalamment le café. Il se trouve là, monté sur la longue galerie de bois, un vieux télescope panoramique en inox. Pour quelques pièces, il permet de voir de plus près les montagnes environnantes, ou encore les golfeurs qui, par grappes, s’avancent au loin, ainsi que quelques cavaliers montés sur de beaux chevaux.

Dans une nouvelle intitulée Belle vue, Thomas Bernhard raconte l’histoire de deux professeurs, liés d’amitié, qui avaient atteint le sommet d’un glacier pour le seul plaisir de connaître les hauteurs. Ils s’étaient retrouvés devant le télescope de l’endroit. Chacun avait voulu laisser l’autre y regarder en premier. Le premier à y poser les yeux avait été enchanté par la scène que la lunette lui donnait l’occasion de mieux voir. Mais quand le second fixa ses orbites contre les rebords du métal froid de la lunette, il avait poussé un grand cri et était mort dans une syncope. L’ami survivant se demanda des années durant ce que l’autre avait bien pu voir de si étrange dans le télescope.

Il en va de même aujourd’hui pour ceux de l’Union européenne qui, bien assis sur les hauteurs du monde hérité de Bretton Woods, regardent vers la Grèce de si haut qu’ils n’y voient au fond que le bout de leur nez, lequel se confond avec le paysage qu’ils admirent pour ses détails plutôt que dans son ensemble.

Les tout-puissants, qui tiennent les dispositions de ce monde économique vorace comme le fait d’une vérité biblique, osent ensuite croire à leur sens social en offrant du pain et des matières de première nécessité à ceux qu’ils écrasent par ailleurs au nom du bon droit à l’embonpoint de leurs chiffres.

Quel monde malade que celui qui connaît désormais le prix de toutes choses, mais qui en ignore la valeur.

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