En rappel

La longue campagne électorale n’en est qu’à ses débuts, mais le premier débat tenu jeudi soir, gracieuseté du magazine Maclean’s, aura permis à tout le monde d’enfin jauger les chefs et, aux moins mordus de politique, d’en apprendre davantage ou de découvrir les positions des partis.

Le chef libéral Justin Trudeau, le plus sous-estimé de tous, a démontré aisance, combativité et maîtrise de ses dossiers. Le chef néodémocrate Thomas Mulcair, trop soucieux de sourire au début et de faire mentir ceux qui le disent toujours fâché, a finalement trouvé son erre d’aller et démontré ses talents de débatteur. La chef des verts, Elizabeth May, a été fidèle à elle-même en démontrant une connaissance de tous les enjeux et non seulement de l’environnement.

Principale cible de ses adversaires, le chef conservateur Stephen Harper a oublié sa stratégie des élections précédentes, où il alliait calme et presque indifférence. Il a été plus bouillant, piqué par les attaques des autres chefs sur l’économie. Il a même laissé paraître une certaine nervosité, les joues lui rougissant légèrement lorsqu’il a été question du scandale au Sénat.

La formule adoptée, avec un unique modérateur, nous a largement épargné la langue de bois et les esquives à répétition. Se permettant de relancer les protagonistes, d’insister sur une réponse, le modérateur Paul Wells a forcé les chefs à ne pas s’en tenir à des réponses convenues et insignifiantes. Bref, on a eu droit à un vrai débat. Sans révélation ni grande nouvelle, mais avec du contenu pour quiconque prenait le temps d’écouter.

 

Les échanges ont aussi mis en relief les objectifs et stratégies des partis. Il suffisait de suivre les flèches tirées par les chefs pour cerner leurs calculs électoraux. M. Harper a essuyé des coups de tout le monde et a répliqué, mais c’est Justin Trudeau qu’il a interrompu le plus souvent. Or, comme en 2011, c’est dans les rangs libéraux qu’il peut espérer aller chercher le plus de votes, le Parti conservateur étant le deuxième choix de près de 30 % des partisans libéraux, selon un sondage récent de la firme Nanos.

M. Trudeau, lui, visait autant M. Harper que M. Mulcair. Pour se démarquer du premier et pour prouver qu’il est une meilleure solution de rechange aux conservateurs que le chef néodémocrate. Devançant le chef libéral dans les sondages, Thomas Mulcair s’en est pris avant tout à M. Harper, question d’imposer l’idée qu’il est déjà cette solution de rechange.

Le débat de jeudi a été une première occasion pour les chefs de réellement rendre des comptes et de défendre leurs positions. La formule n’est jamais parfaite, et même si les chefs ont plus de temps, ils arrivent rarement à expliquer une politique complexe et nuancée. On l’a vu jeudi lorsqu’il a été question de la position du NPD sur la Loi sur la clarté et de celle du PLC sur la prestation pour enfant.

Les électeurs et la démocratie profiteraient de plus d’un débat dans chaque langue officielle. Malheureusement, il se peut que l’exercice ne se répète pas à la suite de la décision du NPD d’imposer de nouvelles conditions pour la tenue de face-à-face supplémentaires.

La semaine dernière, le parti a jeté un pavé dans la mare en précisant que M. Mulcair ne participerait qu’à un nombre égal de débats en français et en anglais et seulement si le premier ministre était de la partie. Les organisations intéressées avaient jusqu’à hier, vendredi, pour soumettre leur demande. Il en aurait reçu plus de 25. Le choix final devrait être annoncé lundi.

Or, on sait que M. Harper a rejeté les débats du consortium des télédiffuseurs pour privilégier cinq autres débats, trois en anglais et deux en français, dont celui de TVA. On ignore quel est le deuxième en français.

En ce moment, le seul autre proposé est celui du consortium. Si M. Mulcair s’en tient à ses conditions, il se pourrait que le débat de Maclean’s ait été le dernier en anglais et qu’il n’y ait que celui de TVA en français, ce qui laisserait en plan bien des francophones à l’extérieur du Québec.

 

Depuis quelques jours, le chef néodémocrate et certains de ses conseillers sèment une certaine confusion. M. Mulcair a encore répété vendredi qu’il ne s’était pas retiré du débat du consortium et espérait toujours que M. Harper l’accepte. En coulisses, on note que les critères visaient avant tout les nouvelles propositions et que rien n’a été accepté ni rejeté.

Actuellement, M. Mulcair a intérêt, et c’est peut-être son calcul, à ne pas se retrouver seul, face à M. Trudeau. Le NPD veut souligner au crayon gras le contraste entre son chef et M. Harper et non pas livrer un combat qui serait exclusivement consacré à déterminer qui, de MM. Mulcair et Trudeau, est le vrai porteur du changement souhaité par bien des électeurs.

On verra lundi si le NPD met de l’eau dans son vin, mais ce serait affligeant si cette campagne, la plus longue de l’histoire, n’était marquée que par deux débats. Le NPD en porterait l’odieux avec M. Harper. Tout cela pour des considérations apparemment stratégiques, qui sont peut-être sensées à court terme, mais qui pourraient se révéler malheureuses à plus long terme.

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