Les noirs dessous du tennis féminin

Jennifer Capriati atteint le 8e rang mondial à 14 ans, mais tombe dans la délinquance, la drogue et l’alcool en réaction aux frasques de son papa mégalomane.
Photo: Timothy Clary Agence France-Presse Jennifer Capriati atteint le 8e rang mondial à 14 ans, mais tombe dans la délinquance, la drogue et l’alcool en réaction aux frasques de son papa mégalomane.

Les championnes de tennis qui s’affronteront à Toronto, cette semaine, à l’occasion de la Coupe Rogers, font figure de princesses sportives ayant une vie de rêve. La réalité, pourtant, est souvent moins rose. « Le bonheur affiché par les grandes championnes rayonnantes au moment de soulever le trophée est constitué en partie du désespoir de celles qui ont échoué, note la journaliste sportive française Dominique Bonnot. Il faut des milliers d’espérances foulées aux pieds pour faire émerger un triomphe. »

Ce n’est là que la cruelle loi du sport d’élite, diront certains. Que ceux et celles qui n’ont pas les nerfs assez solides pour la supporter fassent autre chose. Or, dans N’oublie pas de gagner, Bonnot, grande reporter à L’Équipe Magazine, montre que l’univers du tennis féminin est trop souvent gangrené par bien pire que la dure réalité de la défaite.

Tout endurer

Quand elle atteint le 35e rang mondial en 1988, la joueuse française Isabelle Demongeot, 22 ans, est brisée intérieurement. Elle subit en silence, depuis huit ans, les agressions sexuelles répétées de son célèbre entraîneur, Régis de Camaret. « J’étais prête à tout endurer pour être une championne », confiera-t-elle plus tard. En 2007, elle dénoncera enfin son violeur dans un livre intitulé Service volé (Michel Lafon). La prescription l’empêche de poursuivre l’agresseur, mais la parution de son témoignage incite une vingtaine de victimes du même homme à parler à leur tour. En 2014, Régis de Camaret est condamné à dix ans de prison.

La Suisse Timea Bacsinszky, la Française Aravane Rezaï, la Croate naturalisée américaine Mirjana Lucic et la Serbe naturalisée australienne Jelena Dokic ont été victimes, elles, de « pères Fouettard à moitié fous, malfaisants et violents ». Bacsinszky, 26 ans, actuellement au 14e rang mondial et inscrite à Toronto cette semaine, raconte avoir subi « une pression morale aussi destructrice que des coups ».

Rezaï, au 15e rang mondial en 2010, a été frappée par son père et poussée à la dépression. À l’âge de cinq ans, Lucic a reçu le poing de son paternel en plein visage après une défaite. Actuellement au 48e rang mondial et inscrite à Toronto, la joueuse de 32 ans est aujourd’hui libérée de l’emprise de son père. Dokic, ex-4e joueuse mondiale, battue et méprisée par son père, a mis fin à sa carrière en 2012.

Le père de la Française Valentine Fauviau et de son frère Maxime, lui, ne battait pas ses enfants, mais droguait leurs adversaires aux anxiolytiques. En 2003, après un match en tournoi contre Maxime, un jeune instituteur de 25 ans, abruti par les manoeuvres du père Fauviau, est mort dans un accident de voiture. Le coupable sera condamné à huit ans de prison.

Si l’histoire des soeurs Williams, arrivées au sommet grâce à un père obsédé par leur réussite, semble somme toute plutôt heureuse, il n’en va pas de même de celle d’une foule d’autres joueuses. Véritable prodige précoce, l’Américaine Jennifer Capriati, que son père a mise au tennis à l’âge de trois ans, atteint le 8e rang mondial à 14 ans, mais tombe dans la délinquance, la drogue et l’alcool à 16 ans, en réaction aux frasques de son papa mégalomane. « À l’évidence, constate Bonnot, le stress lié à l’objectif familial de la voir dominer le tennis la détruit plus qu’il ne la fait rêver. »

   

Le refuge religieux

Elles aussi écrasées par des pères mégalos et, en plus, violents, la Franco-Américaine Mary Pierce et l’Américaine Andrea Jaeger, qui ont toutes deux atteint le 3e rang mondial, ont finalement trouvé refuge dans la religion. Pierce, 40 ans, vit aujourd’hui sur l’île Maurice, au sein d’une communauté pentecôtiste soupçonnée d’être une secte, où elle entraîne au tennis les enfants du pasteur principal. Jaeger, 50 ans, qui avoue qu’elle faisait parfois exprès de perdre pour ne pas faire souffrir une adversaire sympathique, est devenue une religieuse anglicane en 2006. Celle qui détestait l’ambiance délétère de l’univers du tennis féminin est aujourd’hui surnommée « soeur rigolote ».

Dominique Bonnot, ancienne petite championne elle-même, a connu les affres d’un entraînement imposé par un père trop ambitieux. Son livre, révélateur et émouvant, regorge d’histoires tristes — quelques-unes le sont moins — et trop vraies, qui illustrent que le charme dégagé par le tennis féminin professionnel est un vernis recouvrant des dessous souvent sordides.

J’aime le tennis, que je connais et pratique depuis plus de 35 ans. Si j’avais une fille, je lui dirais que le bonheur que recèle ce sport se trouve tout entier sur le court du parc le plus près de chez nous et pas plus loin.

N’oublie pas de gagner. Dans les coulisses du tennis féminin

Dominique Bonnot, Stock, Paris, 2015, 270 pages

4 commentaires
  • Jacques Morissette - Inscrit 9 août 2015 10 h 08

    Texte très intéressant.

    J'aime bien votre texte et en particulier votre conclusion que je cite: «J’aime le tennis, que je connais et pratique depuis plus de 35 ans. Si j’avais une fille, je lui dirais que le bonheur que recèle ce sport se trouve tout entier sur le court du parc le plus près de chez nous et pas plus loin.»

  • Colette * Doublon * Pagé - Inscrite 9 août 2015 10 h 58

    Des automates avec des horaires spartiates ?

    Privée d'une enfance normale, ces enfants soumis à des horaires rigides d'automates qui font rêver doivent être dotés d'une force de caractère et d'une détermination exceptionnels pour réussir.

    La compétition sur le circuit est féroce et le nombre de gagants limité.

    Et, lorsque le succès diminue, comme dans le cas de la mignonne Eugénie, les médias se déchaînent. Se pourrait-il que cette battante souhaite retrouver une vie normale en vivant comme une personne de son âge tout en pratiquant un sport de haut niveau. Équilibre difficile à atteindre et durée de vie sportive limitée dans le temps.

  • Jérôme Faivre - Inscrit 9 août 2015 11 h 16

    Interdit de perdre sinon...

    À lire par tous ceux qui pensent que la compétition et le combat sont le seul mode de fonctionnement concevable pour les loisirs et les sports, le travail et l'économie, les nations et la vie en général.

    À lire par tous les parents affairistes ou mégalomanes qui veulent que leurs rejetons soient des champions médaillés.

    À lire par tous les partisans modernes du Darwinisme social et des parodies de lutte pour la survie qui inondent nos loisirs en permanence.

    À lire par notre championne de tennis canadienne que je ne nommerais pas, mais qui risque de se retrouver dans la mise à jour du livre si on ne lui fout pas la paix .

    J'aime aussi beaucoup le tennis et j'ai bien hâte que Flushing Meadows commence !

  • Sylvain Mélançon - Inscrit 9 août 2015 21 h 52

    Derrière toute réussite ...

    Derrière toute réussite humaine se trouve une névrose, et plus la réussite est grande, plus la névrose l'est tout autamt, dans tous les domaines de l'existence et autant pour les hommes que pour les femmes. Quand cesserons-nous de penser qu'il peut en être autrement ? Admirons ceux et celles qui ont réussi pour leurs réalisations, mais évitons de les idéaliser ou en faire des être supérieurs ou des modèles.

    Certaines personnes d'exception s'en sont bien sorti, pensons à Paul McCarthney, qui a réussi à retrouver somme toute un bon équilibre psychologique. Ce sont des exceptions.