Flirter avec la gauche

Les gauchers sont des guerriers. Des petits guerriers du quotidien. Vous ne le réalisez pas, les 90 % de droitiers pour qui les simples activités de tous les jours s’enchaînent comme si de rien n’était. Au fil des années, même les gauchers finissent presque par s’habituer au fait qu’ils ne seront jamais capables de boire du bon côté de la tasse.

N’empêche que, de temps à autre, une délicate remarque (« Ah non, on m’a encore assis à côté d’un mautadit gaucher »), le moment où on expose son NIP à la caisse de l’épicerie parce que le panneau protecteur est du mauvais côté, ou encore ces légumes à l’agonie mutilés par le pèle-patates, tout ça vient subtilement nous rappeler non seulement que la société nous a oubliés, mais que le monde n’a pas été conçu pour nous.

Surtout que « gauche » origine des mots « sinistre » ou, selon les langues, « indigne de confiance » (russe), « gênant » (allemand) et « bizarre », « incorrect » et « erreur » (mandarin). Z’êtes chanceux qu’on ne le prenne pas trop personnel.

C’est pourquoi, juste avant la Journée internationale des gauchers, le 13 août, j’ai pensé que ce serait une bonne idée de se donner une petite tape dans le dos et de souligner le fait que nous vivons dans un monde à prédominance droite depuis au moins 500 000 ans.

Oh, et une parenthèse, juste pour mettre certaines choses en perspective avant de recevoir des commentaires de bêtise (de droitiers, sûrement) par qui prendrait ce texte au pied de la lettre : être gaucher, c’est de la petite bière comparé à être privé d’un de ses sens, d’un de ses membres ou de toute autre faculté affaiblie par les aléas de la vie.

Bien sûr, on est conscient que notre différence est banale. C’est pourquoi on n’en fait jamais de cas et que vous, les droitiers, êtes toujours si surpris quand vous rencontrez un spécimen de notre espèce.

Un monde sur mesure

Car, plutôt que de se plaindre à temps plein que les gadgets que vous créez sont difficiles à utiliser, on se débrouille avec vos bancs de scie et vos x-actos (quitte à amputer notre espérance de vie de huit ans).

Et on espère que des designers industriels gauchers ou des compagnies pensent éventuellement à nous. C’est le cas de Lefty’s, cette célèbre boutique pour gauchers établie à trois endroits, dont le pôle touristique Pier 39 à San Francisco.

Si les articles de cuisine et scolaires sont les catégories les plus en demande par la clientèle, la boutique recèle une multitude de gadgets essentiels à notre survie, souvent taillés spécialement pour les gauchers. « On essaie le plus possible de faire fabriquer nos produits sur mesure. On n’a pas vraiment le choix, explique au téléphone la propriétaire Lucia Howard. Si tu savais le bonheur qu’on éprouve quand on trouve enfin une compagnie qui conçoit des tasses à mesurer jolies, bien conçues et abordables… Pour finalement les voir disparaître du marché un an plus tard. Les produits commercialisés pour gauchers sont souvent discontinués faute de clientèle. C’est très, très frustrant. »

C’est pourquoi on fait usiner des ciseaux pour coiffeuses ou des mitaines de four, qu’on peut enfin utiliser dans le sens du monde, par des artisans ou de petites entreprises, ouvertes, flexibles et surtout habituées de gérer des demandes particulières.

Une contrariété qui perdure

On a beau avoir assisté à d’extraordinaires avancées technologiques dans les dernières décennies, le quotidien du gaucher n’est ni plus ni moins facile qu’avant. Mais Mme Howard croit tout de même que notre situation s’est améliorée (par exemple, on peut désormais commander d’un clic — sur notre clavier alphanumérique pas du bon côté — divers gadgets adaptés à notre différence).

« Personne, en Amérique, ne nous fait sentir mal d’être gaucher de nos jours », dit-elle. Rappelons que la main gauche a longtemps été vue comme la main du diable (on le pensait gaucher).

On vit peut-être en harmonie ici, mais les deux tiers des gauchers sur le globe sont toujours stigmatisés. Un article du Smithsonian note que la Chine évalue sa population de gauchers à moins de 1 %, un fait étrange, surtout que 10 à 12 % des gens, tous pays confondus, naissent gauchers. C’est que, là-bas, ils se font taper sur les doigts et doivent changer leur main dominante.

Tout comme en Inde, dans certaines parties d’Afrique et plusieurs pays musulmans où il est mal vu de tendre la gauche, perçue comme la main « sale ».

Les gauchers forcés de devenir droitiers sont appelés les gauchers contrariés. Bertrand Gervais, romancier et professeur, est de ceux-là. Il a publié, l’an dernier, un des rares écrits sur le sujet, Un défaut de fabrication (Boréal).

C’est le lien entre la contrainte faite au corps et la créativité qui a été le point de départ du livre. Dans son cas, ça faisait un bail que l’école ne forçait plus les élèves gauchers à se dénaturer, c’était plutôt l’insistance de son père.

« J’ai réappris à écrire de la main gauche à partir du moment où les premiers ordinateurs Macintosh sont apparus. Ç’a été une bénédiction incroyable », explique-t-il. Seul le fait de passer d’un procédé d’écriture (le crayon) à un autre (le clavier) et de manipuler la souris de la main gauche a créé un déclic. Dans son livre, il ajoute que sa « main gauche n’avait plus à être cantonnée dans le rôle du spectateur passif et impuissant d’un processus au centre duquel elle aurait dû se trouver — écrire, penser, imaginer. Elle en redevenait l’acteur principal. » Dans cette optique, la gaucherie est plus qu’une histoire de machines auxquelles il faut s’ajuster.

La pensée de gauche

Mais Bertrand Gervais voit un bel avantage à être gaucher. Dans le monde universitaire, et celui de la création, il remarque que les gauchers ne pensent pas tout à fait de la même façon que les droitiers.

Il se souvient d’un collègue professeur qui avait l’habitude de varloper tout le monde mais qui l’épargnait systématiquement. « Je me demandais toujours pourquoi il ne venait jamais me dire que j’avais tort. Un jour, il m’a demandé si j’étais gaucher. J’ai dit oui. Il m’a dit : “ Alors, je viens de comprendre pourquoi je ne suis jamais capable de saisir ta pensée. Tu es toujours en train de me surprendre. ” J’avais droit à un passe-droit simplement parce qu’il voyait une différence entre un gaucher en train de penser et un droitier en train de penser. Donc, j’étais épargné de ses questions assassines. Pour une fois qu’être gaucher m’a servi à quelque chose ! »

Reste qu’enfant, cette condition avait ses frustrations — que partagent tous les gauchers de ce monde. « Tu dois apprendre à découper avec des ciseaux pour droitiers et ton professeur dit ensuite à tes parents que tu es très mauvais dans les arts. Ben oui, évidemment. »

 

Les enfants

À la boutique Lefty’s, Lucia Howard reçoit beaucoup de commentaires de parents dont les enfants se sentent mal parce qu’ils n’arrivent pas à travailler avec les mêmes outils que leurs amis. « Souvent, les jeunes gauchers de cinq ou six ans haïssent l’école. Mais dès qu’on leur met une paire de ciseaux (ou un crayon, ou un cahier spirale) adaptée pour eux, leur attitude change complètement. C’est dramatique pour les parents de voir leur enfant bûcher pendant ces premières années de leur vie. Des années qui sont si importantes pour la formation de la confiance en soi. Bien outillés, ils ont l’impression que le monde est fait pour eux. Enfin. Une partie du monde. »

Ce n’est que bien des années plus tard qu’ils seront fiers d’être aux antipodes de la majorité de la population. Comme l’a si bien exprimé Amélie Gaudreau, secrétaire de notre salle de rédaction — Le Devoir compte d’ailleurs un étonnant 20 % (minimum) de pattes gauches, d’après un appel à tous : « C’est fondamentalement le fun d’être gaucher parce que chaque fois qu’on lit un article sur les gauchers, ben ça dit qu’on est exceptionnels. »

Cela dit, maintenant que nous avons eu nos 15 minutes de gloire annuelles, nous pouvons retourner à la programmation régulière (et continuer de sacrer après les ouvre-boîtes).

Saviez-vous que…

Certains chercheurs croient que les gauchers seraient plus doués que les droitiers pour assurer leur survie, particulièrement dans une bagarre. Puisqu’ils sont une minorité, le fait qu’ils se défendent de la patte gauche surprendrait leur assaillant.

Les kangourous seraient aussi gauchers. Ces bipèdes auraient une nette préférence pour utiliser cette patte dans leurs activités de tous les jours, une asymétrie toujours mystérieuse aux yeux des scientifiques.

C’est grâce aux soldats de la Première Guerre mondiale, revenus mutilés du combat et amputés de leur main droite, que la situation des gauchers aurait commencé à s’améliorer, au début des années 1920. Ils devaient réapprendre à tout faire de la main gauche, comme écrire et faire le signe de croix.

La moitié des gauchers utilisent la souris d’ordinateur de la main gauche, 68 % se servent de la droite quand ils manipulent des ciseaux et 74 % utilisent la main droite pour prendre leur couteau.

Tout comme la France et l’Angleterre, le Québec a lui aussi son Club des gauchers, un lieu informel (et surtout virtuel) de fraternisation et de discussion pour les pattes gauches. On les rejoint sur leur page Facebook.

Être gaucher ou droitier pourrait être lié à une variation dans le réseau de gènes qui influence l’asymétrie dans le corps et dans le cerveau.

Souvent, les gauchers de cinq ou six ans haïssent l’école. Mais dès qu’on leur met une paire de ciseaux (ou un crayon, ou un cahier spirale) adaptée pour eux, leur attitude change complètement. C'est hallucinant de voir à quel point c’est dramatique pour les parents de voir leur enfant bûcher pendant ces premières années de leur vie. Des années qui sont si importantes à la formation de la confiance en soi.

J’ai réappris à écrire de la main gauche à partir du moment où les premiers ordinateurs Macintosh sont apparus. Ç’a été une bénédiction incroyable.

4 commentaires
  • Denis Marseille - Abonné 7 août 2015 05 h 44

    Le maudit crayon à mines

    Combien de fois ai-je entendu mon professeur me réprimander parce que mes travaux étaient des torchons de barbots.

    Je vous le jure, messieurs/dames les professeurs. C'est ma maudite main gauche qui marquait ma feuille.

    La tenir dans les airs... huit heures... Puis-je me plaindre à amnistie internationale?

  • Gaston Bourdages - Abonné 7 août 2015 08 h 47

    Votre titre à lui seul mérite, à mon humble avis...

    ...un «Éloge à la différence», feu monsieur Jacquard.
    «Faut» (encore que je suis un être totalement libre) que je vous «dise» que je ne m'attendais du tout à un «papier» de la sorte.

    Je croyais me donner rendez-vous socio-politique. J'avais même pensé commenter en vous «rappelant» (si c'est le cas) que se tiendra à Montréal en août 2016 un Forum Social Mondial. Événement qui, selon les aspirations des membres organisateurs, rassemblera entre 55,000 et 80,000 citoyens.nes du Monde.

    Droitier de ma main, combien il m'arrive d'être «gauche». Expression de mon enfance qu'il est impératif de changer pour «maladroit».

    Je suis porté à admirer les «gauchers». En particulier dans le sport...et puis..non...je corrige: les artisans manuels gauchers sont superbes à «voir aller».

    Superbe subtilité que votre titre, madame Folie-Boivin.
    Gaston Bourdages,
    Auteur - Conférencier.

  • Brian Monast - Abonné 7 août 2015 10 h 01

    Titre trompeur

    Aguichant, peut-être, mais trompeur.

  • Monique Bisson - Inscrit 7 août 2015 14 h 31

    La fête, une fois l'an!

    Merci, madame, pour cet article tellement intéressant..., parole de gauchère, que je m'empresse de partager avec mes amies et amis gauchers et droitiers.

    Par ailleurs, je ne peux m'empêcher d'avoir une belle pensée pour ma maman qui s'est tenue debout devant les religieuses de l'école des filles de notre petite ville, Buckingham en Outaouais, pour les avertir que sa petite dernière était gauchère et qu'elle le resterait toute sa vie. Faut dire qu'en 1958, ma maman de dix enfants, toute en douceur, pouvait être très convaincante et d'une détermination à toute épreuve, et ce, comme beaucoup de ces mamans qui ont fait le Québec d'aujourd'hui :))

    Monique Bisson, Gatineau