Une brique

Y a-t-il assez de temps dans une vie pour faire tout ce que l’on voudrait ? Mettons que cela dépend grandement. Si, par exemple, un individu s’intéresse à la poterie abstraite gossée main entre 1938 et 1940 et uniquement à la poterie abstraite gossée main entre 1938 et 1940, il aura tôt fait d’en faire le tour et ne tardera pas à se trouver pleinement épanoui, serein, rasséréné, en paix absolue avec lui-même et avec l’univers. (On l’envie.) En revanche, celui qui se passionne pour le merveilleux monde du sport™ et éprouve un sentiment d’incomplétude radicale quand il ne sait pas tout est condamné à une existence misérable tout au long de laquelle il traînera la lourde impression d’avoir manqué quelque chose. Sans savoir quoi exactement, en plus.

Je me faisais cette réflexion il y a peu entre deux paragraphes de la transcription publiée mardi de l’audience en appel de Tom Brady dans l’affaire proprement scandaleuse des ballons sous-gonflés. Il faut dire qu’en fait de temps, voilà un texte dont la lecture, tout à fait essentielle, en requiert pas mal puisqu’il fait 457 pages. Parfaitement, madame, 457 pages pour cette histoire emberlificotée alors qu’Albert Camus parvenait à cerner la condition humaine et son absurdité en beaucoup moins long. On dit de Jules Verne qu’il a anticipé bien des choses : on sait maintenant qu’il avait prévu que quelqu’un allait lire ce truc, qui pourrait fort bien s’intituler Cinq semaines en ballons.

Qu’y apprend-on au juste ? Pas mal d’affaires relativement révélatrices. Je n’ai pas encore terminé la lecture, ayant à me farcir aussi le trillion de publications d’intérêt auxquelles je suis abonné — tenez, le quotidien allemand Bild rapporte qu’une juge a offert une réduction de peine à deux intellectuels partisans du club de soccer 1860 Munich coupables d’agression sur un partisan du Bayern Munich à la condition qu’ils achètent des trucs aux couleurs du Bayern en payant de leur poche, ce qui serait le plus humiliant pour eux —, aussi ne puis-je vous raconter si le méchant meurt à la fin, mais je peux vous certifier que par moments, on apprécierait que le lieutenant Columbo soit dans le décor, tout semble si facile pour lui.

On découvre ainsi que l’enquêteur indépendant Ted Wells, dont le rapport a conduit à l’imposition d’une suspension de quatre matchs à Brady, a facturé « entre 2,5 et 3 millions » à la NFL pour ses précieux services, environ quatre mois d’ouvrage. Le lecteur conclut rapidement de ces ronflants émoluments qu’il n’a pas choisi la bonne carrière et qu’en s’inscrivant au cégep, il aurait dû opter pour le programme non contingenté de Techniques d’investigation de ballons sous-gonflés. Mais que voulez-vous, il était jeune à l’époque, le lecteur, et il ne savait pas trop ce qu’il allait faire de sa chienne de vie, aussi est-il allé en Sciences humaines sans maths.

Autre chose ? On apprend que le vice-président aux opérations football, Troy Vincent, qui a imposé la sanction à Brady, n’avait jamais entendu parler de la loi des gaz parfaits. Selon des sources proches de la livre par pouce carré, il s’agirait d’un principe en vertu duquel la pression à l’intérieur d’un ballon peut changer en fonction des conditions climatiques, sans intervention de l’humanité. Or, vous me connaissez depuis le temps, je me suis aussitôt précipité ventre à terre vers un manuel de physique appliquée, ainsi que sur la livraison idoine du magazine scientifique polonais Wszechswiat — ça se prononce comme ça s’écrit —, et pour ne rien vous cacher, je n’ai rien compris. Mais je me suis détrompé d’aplomb, puisque j’avais toujours cru depuis la mémorisation en bas âge du tableau périodique et du nombre approximatif d’atomes contenus dans une mole qu’un gaz était nécessairement imparfait.

Voilà. La lecture se poursuit.

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