Fausse note économique

Les médias montréalais ont multiplié cette semaine les commentaires d’économistes dénonçant l’héritage économique du gouvernement Harper. Et ils ne pointent pas en direction de cette nouvelle récession qui s’annonce ni d’un retour pressenti au déficit budgétaire.

Plusieurs commentaires, le même constat. Le bilan économique sous Stephen Harper se traduit par une marge de manoeuvre du gouvernement fédéral réduite à son minimum, de façon délibérée, ajoute l’un d’eux. Et par une politique économique à monovariable.

Jean-Pierre Aubry, économiste et fellow associé au CIRANO, a décortiqué la politique fiscale du gouvernement fédéral ces dix dernières années. Il y voit toujours la même stratégie conservatrice : réduire la taille de l’État. « Ce gouvernement croit qu’une plus petite taille du gouvernement fédéral aidera à long terme l’économie canadienne à mieux performer », écrit l’économiste.

Selon son observation, le gouvernement se prive délibérément d’une marge de manoeuvre en réduisant au minimum les surplus budgétaires « pour éviter plus tard de fortes hausses futures de dépenses non nécessaires ». Diminution permanente des dépenses et réduction du fardeau fiscal dans le but de manoeuvrer à la marge de l’équilibre budgétaire… Cette approche comporte « un risque non négligeable, celui de ne pas avoir un coussin lorsque des chocs négatifs frappent l’économie canadienne […]. La même chose risque de se produire avec la forte baisse du prix du pétrole », écrit Jean-Pierre Aubry.

Déjà le Directeur parlementaire du budget entrevoit un retour au déficit au terme de l’exercice 2015-2016. Et si la chute des cours de l’or noir se veut plus profonde et persistante, il faudra également revoir les écritures comptables projetées pour le prochain exercice et peut-être aussi le suivant. On peut mieux comprendre qu’en cette période électorale, toute promesse conservatrice ne pourra s’appliquer qu’en mi-mandat, selon l’embellie économique.

D’autres économistes cités cette semaine par l’Agence QMI, professeurs à l’Université de Montréal et à l’UQAM, ont également dénoncé ce cercle pernicieux consistant à promettre un allégement fiscal rendant nécessaire les compressions pour équilibrer le budget. Ils ont aussi déploré l’absence d’une politique industrielle et l’abandon du secteur manufacturier, les conservateurs ayant fait du développement de la filière pétrolière, avec les sables bitumineux à la clé, le coeur de leur stratégie économique.

Ils y voient les germes de futurs problèmes économiques structurels.

Pertes exportatrices

Le Canada a pourtant perdu quelque 9000 entreprises exportatrices dans la foulée de la Grande Récession de 2008-2009. Ce « tout pour le pétrole » conservateur a causé cette blessure, issue du « mal hollandais », imposant aux provinces manufacturières le lourd tribut du développement des sables bitumineux dans l’Ouest. L’an dernier, l’opposition néodémocrate s’alarmait de ce que près de 500 000 emplois manufacturiers, concentrés essentiellement dans les provinces de l’Ontario et du Québec, auraient été sacrifiés sur l’autel du boom pétrolier dans l’Ouest, poussant le dollar canadien à sa parité avec le dollar américain.

Un peu plus tôt, le gouverneur de la Banque du Canada, Stephen Poloz, faisait ressortir l’importance du secteur manufacturier au sens large, des exportateurs en particulier, pour l’économie canadienne. Sans autre référence, il établissait alors un lien direct entre la flambée des cours pétroliers, la hausse du dollar canadien et le déclin du secteur manufacturier. Il soutenait que le Canada venait de subir deux chocs, coup sur coup. « L’un d’eux a été les retombées de la crise financière […]. L’autre choc a été la hausse des prix du pétrole, qui a bénéficié au secteur de l’énergie et s’est traduite par une augmentation de 7 % du revenu intérieur, mais a présenté des défis pour certains exportateurs. »

Déjà en 2012, l’OCDE faisait ressortir les problèmes structurels auxquels l’économie canadienne faisait face. D’abord, la productivité : « La productivité globale du Canada a baissé depuis 2002, alors qu’elle s’est accrue d’environ 30 % au cours des 20 dernières années aux États-Unis. » Puis, la réalité des sables bitumineux : « Dans le même temps, la répartition des revenus a connu un glissement en faveur des provinces de l’Ouest, riches en ressources naturelles [pétrole], tandis que les économies régionales de l’Ontario et du Québec doivent toujours s’adapter à l’intensification de la concurrence extérieure générée par le niveau élevé du taux de change. »

Pari perdu, a-t-on osé dire.

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