Test du VIH au Grand Séminaire - La crise de l'homosexualité touche tout le clergé catholique

La décision du diocèse catholique de Montréal de requérir de ses futurs séminaristes un test de dépistage du VIH relance la polémique sur l'attitude religieuse à l'égard de l'homosexualité.

Ce virus qui peut déclencher le sida n'emprunte pas seulement la voie des relations sexuelles entre gais. Il peut aussi être acquis lors de rapports hétérosexuels ainsi que par contacts intraveineux. Mais comme le sida a particulièrement touché les gais, en dépister le virus, c'est démontrer chez le porteur une possible homosexualité active. Cette activité que l'autorité religieuse juge incompatible avec la conduite d'un catholique l'est davantage, peut-on conclure, chez un membre du clergé.

Certaines confessions protestantes s'en tiennent ici à la même doctrine que les catholiques. La Communion anglicane, quant à elle, est divisée sur la question. Plusieurs Églises débattent du problème. Mais les séminaires catholiques, tranchant par la négative, ont entrepris de vérifier cet aspect de la vie des futurs prêtres. En général, un test de dépistage répugne par la contrainte qu'il comporte, et les employeurs qui y recourent font face à des résistances farouches. Si cette vérification est justifiée en certains milieu de travail, est-elle acceptable dans le cas de la fonction sacerdotale? La question se pose également pour le personnel laïque de l'enseignement catholique.

Un tribunal pourra sans doute décider si, au regard de la dignité humaine et des libertés fondamentales, une telle mesure de la conduite personnelle est acceptable. Mais il est douteux qu'on puisse ainsi régler la problématique que pose le rejet religieux de l'homosexualité. Le test médical sera ressenti, il est vrai, comme une marque de méfiance. Et les groupes de défense des malades du sida ainsi que les groupes gais y verront un signe d'incompréhension de plus. Mais un autre problème, non moins sérieux, se pose.

Plus d'un prêtre qui aurait passé un tel test avec succès lors de son entrée au séminaire aura découvert son homosexualité quelques années plus tard. Il en sera inévitablement ainsi tant que cette orientation sexuelle sera réprouvée socialement et que bon nombre de gais la refouleront devant leurs proches et à leurs propres yeux. Le dilemme essentiel dépasse la simple question du test, et le prêtre qui se sait ou se découvre homosexuel y fait inéluctablement face.

La clandestinité ou le mensonge ne sont pas des choix légitimes. Il incombe au prêtre ou au séminariste gai de régler sa conduite en fonction de la doctrine qu'il s'engage à proposer. Ou de suivre ses convictions et, en conséquence, de servir ailleurs ou autrement. S'il est intègre, en effet, ne doit-il pas quitter la prêtrise ou, comme certains le font déjà, exercer dans une confession qui accepte l'homosexualité?

Il serait surprenant qu'un tribunal oblige une Église à prendre un candidat qui ne répond pas à tel ou tel critère d'aptitude, si peu raisonnable paraisse cette exigence. Une confession religieuse n'est pas un service public. Tout citoyen a droit de postuler un emploi chez les pompiers de sa localité, par exemple, et un service d'incendie qui éconduirait un candidat d'une couleur, d'un sexe ou d'une idéologie donnés devrait changer sa politique d'embauche. Mais la prêtrise n'est pas un droit qu'on puisse strictement revendiquer. À moins bien sûr qu'une confession crée son propre clergé et en donne accès à quiconque obtient l'approbation de ses coreligionnaires. Une communion anglicane suit désormais cette voie aux États-Unis. L'Église catholique, elle, fonctionne tout autrement.

Pour l'heure, toutefois, ni le milieu anglican ni l'institution catholique n'ont trouvé le moyen de résoudre la question de l'homosexualité. La plupart des autres religions non plus. À en juger par les controverses, les remous et les choix qui déchirent à cet égard l'époque contemporaine, le monde religieux s'en va vers plus de divisions, et non pas vers moins. Pour l'Église catholique, toutefois, la division pourrait frapper au coeur même de son clergé.

Des chercheurs estiment en effet que le clergé catholique, du moins en Amérique du Nord, compte un nombre important de prêtres homosexuels. On peut douter de la valeur des statistiques à ce sujet, vu le tabou qui s'attache encore à cette condition. Mais le phénomène lui-même est incontestable. Et si plusieurs de ces prêtres gais observent un strict célibat, d'autres sont sexuellement actifs, bien qu'ils le soient clandestinement.

D'après un survol fait par le Globe and Mail en septembre dernier, les prêtres gais pouvaient représenter jusqu'à 40 % de l'effectif clérical catholique aux États-Unis. Au Canada, dans les séminaires, peut-être le quart des candidats à la prêtrise étaient gais ou bisexuels, selon une autre enquête menée en 1996.

Si le débat sur l'homosexualité a pu, depuis, décourager un certain nombre de candidats de cette orientation, la présence d'une «culture gaie» dans certains séminaires aurait, par contre, dissuadé des candidats hétérosexuels. Quels que soient les chiffres et les tendances, la séparations des uns d'avec les autres est désormais en marche. Le test imposé au Grand Séminaire de Montréal et dans d'autres établissements semblables n'est qu'un épisode, sinon un incident, à l'intérieur d'un discernement plus radical.

Dans les sociétés où, comme au Canada, la condition homosexuelle est mieux acceptée, le clergé sera peut-être moins vu par les gais comme un abri tout indiqué contre la persécution. Non seulement la pression pour s'y réfugier sera-t-elle alors de moins en moins forte, mais la pression pour en sortir — ou ne pas y entrer — se fera davantage sentir. On assistera, le cas échéant, à une baisse encore plus spectaculaire des vocations au sacerdoce. Et, donc, des effectifs cléricaux.

En d'autres pays, par contre, cette profession et ce milieu respectés demeureront propices à l'épanouissement social des homosexuels, leur donnant au surplus une noble explication pour un célibat qui serait, autrement, plutôt mal vu. Dans plus d'une culture, en effet, le choix reste encore, soit de se marier soit d'entrer dans les ordres. Le mariage gai, reconnu dans quelques rares pays, est, au contraire, tenu ailleurs en sainte horreur.

Là où autrefois gais et lesbiennes risquaient la discrimination, sinon pire, au sein de la société, la vie monastique et le clergé ont pu représenter une voie professionnelle attrayante, surtout qu'on pouvait y côtoyer des gens de son sexe. Encore aujourd'hui, là où l'homophobie prévaut, le clergé restera, peut-on croire, une carrière de choix pour les gais.

Mais dans l'Église catholique, l'homosexualité, tout en étant tolérée quant aux fidèles, sera tenue en haute suspicion quant au clergé. Un représentant du Vatican n'a-t-il pas déclaré que l'ordination de ces prêtres devrait être annulée? Dans un pareil climat, la compassion continuera, certes, d'être de règle à l'endroit des homosexuels, y compris quand ils «cèdent» à leur orientation. Mais il n'y aura plus de tolérance envers les ecclésiastiques qui vivent leur homosexualité ou contestent la doctrine officielle.

Cette nouvelle inquisition sera lourde de conséquences si, en plus de creuser davantage le fossé entre l'institution catholique et les milieux gais, elle rend plus laborieux, sinon impossible, le rapprochement du catholicisme avec les confessions qui reconnaissent la condition homosexuelle.

redaction@ledevoir.com

Jean-Claude Leclerc enseigne le journalisme à l'Université de Montréal.