L’autre histoire du conflit israélo-arabe

De jeunes Israéliens agitent leur drapeau national lors des célébrations du jour de Jérusalem, le 17mai dernier, à la porte de Damas dans la vieille ville de Jérusalem.
Photo: Jack Guez Agence France-Presse De jeunes Israéliens agitent leur drapeau national lors des célébrations du jour de Jérusalem, le 17mai dernier, à la porte de Damas dans la vieille ville de Jérusalem.

Faire la généalogie du conflit israélo-arabe constitue tout un défi, parce qu’il s’agit de faire l’histoire d’un panier de crabes dont les tenants et aboutissants sont extrêmement complexes. Diplômée en droit international de l’Université de Montréal, la Française Esther Benfredj, qui vit à Montréal depuis cinq ans et se dit « Québécoise de coeur », y parvient avec brio dans Ismaël contre Israël, un essai clair et solidement documenté.

À partir d’un angle bienveillant à l’égard d’Israël et néanmoins respectueux des faits, Benfredj montre que la lecture dominante de cette saga — qui fait d’Israël un corps étranger en terre arabe, imposé par l’Occident aux populations locales — repose sur un mythe et ne tient pas la route.

Au Québec, Israël a souvent mauvaise presse. Vus comme « un peuple opprimé par une puissance impérialiste » alliée aux Américains et au gouvernement conservateur canadien, les Palestiniens ont le plus souvent la sympathie des Québécois de gauche ou souverainistes. Benfredj s’en désole et parle d’une « identification trompeuse ».

Un rendez-vous manqué

 

Québécois et Israéliens, suggère-t-elle, ont en effet beaucoup de choses en commun. Dans les deux cas, il s’agit de petites nations fondées « sur la différence et la survivance dans un environnement plus ou moins hostile » et luttant pour « la préservation de leur culture et de leur langue ».

Plus encore, écrit-elle, « souverainistes et Israéliens se retrouvent ainsi dans une aspiration certaine à la souveraineté ». Alors que les premiers cherchent à l’acquérir, les seconds se mobilisent pour la préserver. Pourtant, les Juifs d’ici sont majoritairement opposés à la souveraineté du Québec, et de nombreux Québécois souverainistes critiquent durement Israël. Il y a là un rendez-vous manqué, suggère l’essayiste.

Fondé en 1948, l’État d’Israël, contrairement à ce que laisse entendre la lecture dominante des événements, n’est pas venu spolier une souveraineté arabo-palestinienne bien établie. C’est là le coeur de la thèse de Benfredj. Le sionisme, ce courant d’idées prônant la constitution d’un État juif en Palestine, et le nationalisme arabe sont nés à la même époque — à la fin du XIXe siècle, sur les ruines de l’Empire ottoman — et peuvent donc revendiquer une égale légitimité.

Israël, en d’autres termes, n’est pas un cadeau que fait aux Juifs un Occident coupable de la Shoah, au mépris d’États arabes déjà en place. Dans un Empire ottoman en débâcle, des peuples, pas encore constitués en États, réclament leur autonomie et leur indépendance. Les Juifs, présents sur ce territoire, sont de ceux-là.

« De ce point de vue, explique le sociologue français Shmuel Trigano, préfacier de cet ouvrage, l’État d’Israël est aussi “ancien” que les États arabes. Il est né de la même tourmente, de la même histoire, aussi légitime et légal qu’eux, peuplé en majorité par des Juifs originaires de ce monde-là, qui s’y sont regroupés dans le cadre d’un grand échange de population […]. »

L’échec palestinien

Benfredj raconte cette histoire avec un impressionnant luxe de détails. Elle évoque le rôle de la Grande-Bretagne, mandatée par la Société des Nations pour gérer la Palestine (1920-1948), les tractations entre Juifs, Arabes et le mandataire dans la division, souvent arbitraire, du territoire et les multiples guerres, le plus souvent déclenchées par les Arabes, qui ont ravagé la région depuis 1948 et entraîné, cette année-là, l’exode palestinien, la fameuse Nakba.

Selon l’essayiste, qui avance là une explication qui suscitera le débat, hier comme aujourd’hui, l’échec de l’État palestinien est essentiellement attribuable à « l’inorganisation et [aux] rivalités claniques » arabes, de même qu’au fait que, pendant toute cette histoire, « la motivation profonde des dirigeants arabes ne semblait pas être la naissance d’un État palestinien, mais l’empêchement de la fondation et de l’existence d’Israël, État non musulman au coeur d’une région islamisée ».

Il ne s’agit pas, pour Benfredj, de nier la souffrance du peuple palestinien et de disculper totalement Israël. Sa riche histoire du conflit israélo-arabe vise plutôt à établir la pleine légitimité de l’État d’Israël au Proche-Orient et la responsabilité première de l’incurie et de l’opportunisme arabes dans le pourrissement du conflit.

Controversée, comme tout ce qui touche cette affaire, la thèse est néanmoins originale et forte.

Qui mieux que le peuple juif, ancien apatride, serait susceptible de comprendre le rêve souverainiste et l’importance de l’appartenance nationale? Le fleurdelisé royal bleu et blanc, symbole national par excellence, ne rappelle-t-il pas de manière étonnante les couleurs d’Israël frappées du sceau royal de David?

Quand on voit [...] dans la création de l’État d’Israël une forme de compensation de la Shoah (que l’Occident aurait injustement fait “payer” à des Palestiniens innocents), on méconnaît l’histoire juive et, en l’occurrence, l’histoire du monde arabo-musulman (où vivait la majorité de la population du nouvel État d’Israël) qui, par ailleurs, ne ressemble en rien à la version “post-colonialiste” complaisante que l’on voudrait accréditer.

Ismaël contre Israël. Le conflit israélo-arabe depuis ses origines

Esther Benfredj, préface de Shmuel Trigano, Québec Amérique, Montréal, 2015, 256 pages



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