Avec un casque

Un casque intégral ? Une combinaison spéciale ? Une ceinture à clous ? Une pilule ? Un vaccin ? Ou mieux encore, une assurance renouvelable annuellement ? Finalement, l’humain n’a pas eu besoin d’une de ces protections la semaine dernière pour se prémunir collectivement contre ce risque croissant et surtout récurrent : la perte de tout sens critique, de manière atavique, lorsqu’il est question de sécurité.

Ça change de l’ordinaire et c’est un peu rassurant. Les déclarations d’un certain Louis Garneau, dans un certain Journal de Montréal, sur la volonté de Québec de rendre obligatoire le port du casque à vélo dans la refonte du Code de la route annoncée pour l’automne, n’ont pas, comme prévu relancé le sempiternel débat sur la chose. Elles ont, à la place, concentré les regards critiques sur le messager et surtout sur sa position de conseiller du ministre des Transports, Robert Poëti, en matière de sécurité routière et de cyclisme. Avec raison.

Port du casque et affaires

 

L’ancien coureur cycliste s’y connaît forcément en vélo et en pratique du cyclisme, mais son engagement public pour le port obligatoire du casque à vélo donne surtout l’impression qu’il s’y connaît encore plus en affaires et en lobbying pour assurer la défense de ses intérêts. Plus qu’un cycliste, il est surtout aujourd’hui un entrepreneur prospère versé dans la fabrication et le commerce d’équipement sportif, dont le casque de vélo fait partie.

Et du coup, le savoir conseiller le gouvernement en matière de sécurité des cyclistes ne peut qu’induire chez le spectateur de cette scène, qui devrait normalement être improbable, un profond malaise. L’entendre pontifier sur l’urgence de rendre le port du casque obligatoire, et surtout le faire en lien avec l’accident de vélo dont la journaliste de Radio-Canada Isabelle Richer a été victime au début de l’été lors d’un dimanche à la campagne, convoque même une grande gêne.

Pourtant, en tant qu’initié, il doit certainement le savoir : l’obligation du port du casque, enchâssée dans une loi, n’est pas forcément le gage d’une réduction significative de blessures graves ou mortelles à vélo. En 2013, dans les pages du British Medical Journal, une équipe de chercheurs de l’Université de Toronto en a apporté le début d’une preuve en passant au crible les accidents à vélo dans six provinces du Canada, entre 1994 et 2008. Bilan : le taux de traumatismes crâniens enregistré chez les cyclistes n’est pas influencé par des législations forçant le port du casque, écrivent-ils.

Rappelons également qu’en 2006, une équipe de scientifiques français, dans les pages de la revue scientifique Accident Analysis Prevention, a révélé que le traumatisme crânien menaçait 1,4 fois plus le piéton que le cycliste sans casque en milieu urbain. On tremble déjà à l’idée de voir les ayatollahs de l’hypersécurité changer de cible !

Mieux gérer les priorités

 

Bien avant l’obligation de rouler avec un casque sur la tête, le cycliste en milieu urbain, pour sa sécurité, aurait bien plus besoin d’une législation forçant la réfection obligatoire de la chaussée là où les pistes cyclables ont été posées, mais également d’une loi obligeant l’éradication dans la semaine suivant son apparition des nids-de-poule, cette source de perte de contrôle d’un vélo, surtout à la tombée de la nuit, sur l’ensemble des petites rues qu’il fréquente.

Souvent, d’ailleurs, le cycliste s’expose à ces rues minées de trous pour éviter les artères trop motorisées, où les risques d’emportièrement sont très importants, et ce, sans que Louis Garneau n’ait encore envisagé de militer pour l’obligation du port d’une combinaison protectrice à vélo afin de réduire les dégâts liés à cette rencontre dangereuse avec une portière ouverte soudainement par un automobiliste stationné et inattentif.

Ça ne devrait pas tarder. Le port du casque à vélo pourrait protéger des cyclistes, mais avant, cette mesure protégerait surtout pour M. Garneau un marché incroyable de 4 millions d’acheteurs potentiels de ses produits. Au prix courant, en juillet 2015, cela représente un potentiel de ventes dont la valeur se trouve quelque part entre 200 millions de dollars, si les cyclistes optent pour le modèle de casque de base, à 1,4 milliard de dollars s’ils se tournent vers des modèles cherchant à faire croire que l’on revient du Tour de France. Et ce, renouvelable tous les 5 ans, les fabricants ayant eu la très bonne idée de suggérer une date de péremption sur leurs produits, au nom de la sécurité.

Une jolie mathématique qui, si elle devait trouver un écho complaisant dans une loi ou la réforme d’un code de la route, devrait certainement s’accompagner d’une autre législation forçant elle le port du casque chez nos élus, dont plusieurs, en faisant fi du conflit d’intérêts dans le conseil, donnent l’impression, vraiment, de marcher sur la tête.

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