Les petits-enfants de Keynes

Tout le monde aura compris que la fameuse société des loisirs n’est pas pour demain. Là aussi, les inégalités vont croissant, mais pas dans le sens habituel.

Le célèbre économiste John Maynard Keynes disait, dans les années 20, qu’au rythme où vont les progrès technologiques ses petits-enfants n’allaient, tout au plus, avoir à travailler que 10 à 12 heures par semaine. Ces prédictions nous feraient bien rire aujourd’hui si on n’était pas déjà trop occupé à essayer de finir ce qu’on fait au travail avant de courir au match de soccer du petit où l’on pourra répondre au dernier courriel du patron.

Le monde du travail n’a pourtant jamais occupé aussi peu de place dans nos vies, rappelle le sociologue français Jean Viard. Avec les études qui s’allongent, les journées de travail qui raccourcissent, les vacances et autres congés parentaux qui s’additionnent, sans parler de la retraite qui commence plus tôt et l’espérance de vie qui s’allonge, un travailleur moyen ne consacre aujourd’hui à sa carrière pas plus de 12 % de son temps de vie éveillée (16 % aux États-Unis), comparativement à 30 % dans les années 50 et à 70 % pour un ouvrier ou un paysan du XIXe siècle.

Il n’y a pas que le total d’heures de travail qui compte, il y a aussi la façon dont sont maintenant organisées nos vies, rétorquait les experts à l’origine de l’Indice canadien du mieux-être dans un rapport en 2010. Le nombre de personnes qui doivent composer avec des horaires inhabituels (comme les quarts de travail tournants et les horaires irréguliers) a aussi augmenté (à 29 %), tout comme celui des travailleurs qui doivent aussi s’occuper d’une personne âgée dépendante (28 %) ou prendre soin à la fois de jeunes enfants et de parents vieillissants (17 %).

On est aussi victime de l’Internet et autres téléphones « intelligents » capables de nous trouver et de nous ramener instantanément au bureau, partout et en tout temps, pour faire du multitâche comme si la journée de travail ne finissait jamais complètement. Pas étonnant dans ce contexte qu’environ la moitié des Canadiens finissent souvent leur journée avec l’impression de ne pas avoir accompli tout ce qu’ils voulaient faire.

En moyenne, dit l’Institut de la statistique du Québec (ISQ), les Québécois consacrent environ 8,5 heures par jour à leur travail professionnel (éducation et déplacements compris) contre presque 11 heures à des activités personnelles (dormir, faire sa toilette, etc.), un peu moins de 4 heures aux tâches domestiques (cuisine, ménage, soins des enfants…) et environ 6 heures à leur temps libre (bénévolat, vie sociale, loisirs…). Les hommes continuent notamment à consacrer plus de temps au travail professionnel et les femmes au travail domestique, mais les écarts se réduisent.

Une autre sorte d’inégalité

On assiste aussi, depuis au moins 30 ans, à une autre tendance que le pauvre Keynes n’avait pas prévue. À son époque, ce sont les gens les plus modestes qui avaient les plus longues heures de travail et les plus rares moments de détente, alors que les plus riches et les plus éduqués se faisaient une fierté de ne pas avoir à travailler. La situation se serait aujourd’hui renversée. Aux États-Unis, par exemple, les hommes qui n’ont pas terminé leurs études secondaires ont gagné huit heures de loisir par semaine entre 1985 et 2005, alors que les diplômés universitaires en perdaient six et revenaient à un niveau inférieur à celui qu’ils avaient en 1965, rapportait en décembre The Economist.

Un phénomène similaire semble s’observer au Québec. Selon l’ISQ, les Québécois qui gagnaient plus de 80 000 $ par année en 2010 consacraient l’équivalent de 47 heures par semaine à leur carrière, contre un peu plus de 27 heures pour ceux qui avaient un revenu de 15 000 à 30 000 $. Le travailleur plus riche compenserait cet écart en coupant une heure par jour de temps libres, une autre heure de nuit de sommeil (ou autres activités personnelles) et quelques dizaines de minutes consacrées à leurs tâches domestiques.

On assiste visiblement à la montée d’une autre sorte d’inégalité que celle dont on parle tout le temps et dont les victimes seraient cette fois les plus riches. Ou peut-être pas.

Si le nombre d’heures de travail des moins riches et des moins scolarisés a reculé, c’est largement contre leur volonté, notent des experts. C’est entre autres parce que des emplois à temps plein moins qualifiés, notamment dans le secteur manufacturier, ont disparu et qu’ils ont été remplacés par des emplois aux horaires plus variables dans le secteur des services.

À l’autre bout du spectre, la situation serait compliquée. Cela commence par le fait que ceux qui sont mieux formés travaillent peut-être de plus longues heures, mais commencent aussi plus tard leur carrière. Ayant accès aux emplois les mieux rémunérés, les plus valorisés socialement et les plus valorisants personnellement, nos soi-disant bourreaux de travail ont souvent aussi plus d’incitatifs et de plaisir que les autres à être au boulot. Mais comme les temps sont durs, que la concurrence est féroce et que l’une des seules mesures de productivité dans l’économie du savoir est le nombre d’heures travaillées, ils se sentent souvent également obligés d’en cumuler toujours plus.

En résumé, pendant que les uns ont plus de temps de loisir mais voudraient probablement en avoir moins, et que les autres en ont moins mais préféraient sans doute en avoir plus, tout le monde a l’impression de courir toujours plus vite. Sur ce, bonnes vacances !

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8 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 25 juillet 2015 11 h 05

    Voila ce qu'il n'intégrait pas

    il est interessant que pour lui, ne rien faire ou tres peu était une sorte de privilege, c'était bien mal connaitre les humains, aujourd'hui nous savons que ce n'est pas si simple , que l'occupationnelle n'est pas nécessairement négatif, qu'il y a plusieurs sortes de travail, c'est d'ailleurs la réflexion que j'ai quand je vois un sportif s'entrainer, en fait l'occupationnelle est la plus belle des choses si elle est valorisante, une phrase comme ca renferme plusieurs realités humaines, la premiere l'humain est fait pour agir sinon il s'atrophie voila la reponse que je faisais a un séminaire sur Jean-Paul Sartre la deuxieme est l'adéquation de la tâche c'est a dire que nous sommes des sortes de tetes chercheuses au travers du grand fatra de la vie,la troisieme serait sans doute l'effet miroir, il est plus valorisant de faire que de ne rien faire meme si ce n'est que de sculpter une pierre toute sa , voila ce que Maynard en bon économiste n'intégrait pas

  • Jacques Morissette - Inscrit 25 juillet 2015 12 h 16

    Idéalement, loisir ou travail, pas de différence, si on aime.

    Votre texte est intéressant M. Desrosiers. Il ne faut pas toujours associé le faire juste au travail payé que l'on accomplit. Un travail qu'on ne digère pas bien peut être aussi aliénant que de ne rien faire. Il ne faut pas non plus simplifié sa réflexion en associant les loisirs avec de l'inactivité. Je suis sûr que que John Maynard Keynes pensait à cela aussi en réfléchissant au monde du travail. Que ce soit le monde du travail ou celui du loisir, le but devrait être de s'épanouir dans ce qu'on accomplit, de même que dans la vie familiale. Je parle bien entendu d'un monde idéal.

  • Mario Jodoin - Abonné 25 juillet 2015 13 h 40

    Je suis un peu confus...

    «En moyenne, dit l’Institut de la statistique du Québec (ISQ), les Québécois consacrent environ 8,5 heures par jour à leur travail professionnel (éducation et déplacements compris) contre presque 11 heures à des activités personnelles (dormir, faire sa toilette, etc.), un peu moins de 4 heures aux tâches domestiques (cuisine, ménage, soins des enfants…) et environ 6 heures à leur temps libre (bénévolat, vie sociale, loisirs…).»

    8.5 + 11 + 4 + 6 = 29,5 heures par jour.

    J'ai dû manquer quelque chose. Un lien sur l'étude de l'ISQ citée aurait été apprécié...

    • Richard Langelier - Abonné 25 juillet 2015 17 h 44

      Quand on additionne des «environ», on obtient plus ou moins des bissextes.

    • Mario Jodoin - Abonné 25 juillet 2015 18 h 10

      Ok, j'ai vu une étude avec des données semblables à la huitième page de https://www.mfa.gouv.qc.ca/fr/publication/Documents/SF_Portrait_stat_chapitre6_11.pdf (numérotée 492), au tableau 6.1.

      Il ne s'agit pas d'une moyenne pour les Québécois comme écrit dans l'article, mais la moyenne pour les gens qui exercent ces activités. Par exemple, les personnes qui ont des activités professionnelles (soit 53 % des personnes âgées de 15 ans ou plus mariée ou vivant en union libre) y consacraient en 2005 en effet plus de 8 heures par jour (8,3 pour les femmes et 9,5 pour les hommes), mais la moyenne pour toutes les personnes «âgées de 15 ans ou plus mariée ou vivant en union libre» était de 5,0 heures pour les hommes et de 3,1 pour les femmes. Il en est de même pour les autres heures citées.

      Là, c'est clair!

    • Sylvain Mélançon - Inscrit 25 juillet 2015 18 h 36

      J'aime.

  • Denis Paquette - Abonné 26 juillet 2015 09 h 54

    Les betters contre les biggest

    En fait nous avions pas encore compris que la richesse de la terre était limitée, que le développement allait devenir souvent de l'abus, que nous allions devoir penser le monde autrement, faire plus avec moins, voila, ce qui est en train de devenir la nouvelle règle, il est inutille de vous dire que l'énergie brute va devenir une tare, que biggest va devenir better, voila le conflit qui va nous affecter pour plusieurs générations, les bettrers contre les biggest, n'est ce pas ce que nous vivons deja

  • Mathieu Bélisle - Inscrit 27 juillet 2015 09 h 28

    Excellente analyse

    Ce texte montre bien que tout le monde, ou à peu près, est forcé de vivre plus ou moins contre sa volonté: les plus pauvres travaillent moins qu'ils ne veulent, les plus riches plus qu'ils ne le voudraient.