«Pour les âmes des poètes»

Claude Paradis propose «ses» classiques de la poésie québécoise, nommant parmi ses grands maîtres Jacques Brault (notre photo). Une seule femme, Anne Hébert, par Le tombeau des rois, se hisse dans ce palmarès personnel.
Photo: Danièle Francis Claude Paradis propose «ses» classiques de la poésie québécoise, nommant parmi ses grands maîtres Jacques Brault (notre photo). Une seule femme, Anne Hébert, par Le tombeau des rois, se hisse dans ce palmarès personnel.

« Pour aller loin : ne jamais demander son chemin à qui ne sait pas s’égarer », suggérait le poète Roland Giguère dans son recueil Forêt vierge folle (L’Hexagone, 1978). Le poète et professeur de littérature Claude Paradis le prend au mot dans Ouvrir une porte, un essai « sur dix grandes oeuvres de la poésie québécoise du XXe siècle », qui a remporté le prix Jean-Noël-Pontbriand 2015, remis à l’occasion de la Journée mondiale de la poésie, le 21 mars dernier.

« On entre dans un recueil de poèmes toujours comme un aveugle, à tâtons, cherchant dans les marges une lumière où se faufiler, écrit Paradis. C’est à peu près systématique : on avance, mais on ignore dans quelle direction, ou plutôt on emprunte une direction dont on ne peut pas même pressentir l’aboutissement. »

Cette fascinante expérience, déplore toutefois Paradis, est de plus en plus en déshérence. De tous les genres littéraires, la poésie est devenue le moins fréquenté, le plus négligé. Jean Cocteau, déjà, à son époque, s’en désolait, tout en trouvant une raison à ce phénomène. « La poésie est la plus haute expression permise à l’homme, affirmait l’enfant terrible des lettres françaises. Il est normal qu’elle ne trouve plus aucune créance dans un monde qui ne s’intéresse qu’aux racontars. »

Convaincu, malgré tout, que la poésie permet « la rencontre avec soi-même », en nous proposant l’expérience de la lenteur, de l’introspection et de l’attention à la dimension esthétique, Paradis, dans cet essai au riche contenu analytique qui pèche parfois un peu par son approche trop scolaire, présente « ses » classiques de la poésie québécoise, afin de conjurer l’oubli qui les guette.

Dimension morale

Cinq critères ont présidé à ses choix. Paradis ne retient que des recueils, et non des extraits ou poèmes épars, qui offrent un « plaisir de relecture » et qui ont une dimension morale, c’est-à-dire qui « transforme[nt] chaque lecteur en lui révélant ce qu’il y a de meilleur en lui ». À ces trois critères premiers s’ajoutent l’exigence de lisibilité et une certaine reconnaissance de l’institution littéraire.

Dans la catégorie des « grandes oeuvres de maîtres incontestables », Paradis retient des recueils de ceux qu’il considère comme les trois plus importants poètes québécois. « Plus grand chef-d’oeuvre de l’histoire de la poésie québécoise »Regards et jeux dans l’espace (1937, BQ), de Saint-Denys Garneau, a droit ici à tous les éloges. Paradis y lit une « tentative d’appropriation spirituelle » tourmentée, pleine de doutes, qui transforme un échec — le poète en déséquilibre demeure hors de lui — en une éblouissante leçon de vérité.

Figurent aussi dans cette courte liste de grands maîtres Jacques Brault, et son recueil Moments fragiles (Noroît, 1984) qui évoque l’usure d’un amour, de même, évidemment, que Gaston Miron, avec L’homme rapaillé (1970, Typo), qui clame : « C’est mon affaire / la terre et moi / flanc contre flanc // Je prends sur moi / de ne pas mourir ».

Qualifiées d’oeuvres phares du Québec moderne, L’âge de la parole (1965, Typo), de Roland Giguère ; Le tombeau des rois (1953, dans les Oeuvres complètes, PUM), d’Anne Hébert ; et Les îles de la nuit(1944, Typo), d’Alain Grandbois, dans lequel le poète s’écrie : « que la nuit soit parfaite si nous en sommes dignes », constituent le deuxième bloc de recueils indispensables.

Des classiques personnels

Quatre autres recueils, créations de « solitaires entêtés », complètent le panthéon poétique de Claude Paradis : Les atmosphères (1920) et Poëmes (1922, Nota bene pour les deux titres), réunis depuis en un seul volume, de Jean-Aubert Loranger ; Pour les âmes (1965), du surréaliste jazzy et militant Paul-Marie Lapointe ; Peinture aveugle (1979, Noroît), du moderne classique Robert Melançon ; et Les paroles marchent dans la nuit (Boréal, 1994), dans lequel Pierre Morency cherche à « habiter la terre en poète ». Avec les choix de cette dernière catégorie, Paradis, c’est bien son droit, se fait plaisir et reconnaît qu’il ne fera pas l’unanimité.

On souhaiterait, cependant, qu’il la fasse dans sa défense de la poésie québécoise, si forte, si belle, si diversifiée, mais malheureusement si délaissée. Que chacun choisisse ses classiques — je relis, par exemple, Jean Narrache, cet été —, que chacune ouvre le recueil qu’elle veut, mais que tous prennent conscience que, comme l’écrivait le grand poète irlandais Yeats, cité par Paradis, « de notre confrontation avec les autres, nous faisons de la rhétorique : [sic] mais de notre confrontation avec nous-mêmes, nous faisons de la poésie ». Il n’y a pas de porte plus pressante à ouvrir.

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Pourquoi les lecteurs qui suivent l’actualité littéraire ou qui s’intéressent aux grands classiques de toutes les cultures ne semblent en général guère s’adonner à la lecture de poésie ?

Ouvrir une porte. Sur dix grandes oeuvres de la poésie québécoise du XXe siècle.

Claude Paradis, Noroît, Montréal, 2015, 240 pages

1 commentaire
  • Yvon Bureau - Abonné 26 juillet 2015 14 h 20

    Tentation

    de lire, de s'abandonner aux mots de ces livres.
    Plus près des mots, plus près du coeur.
    Plus prêt à mieux agir. Pour le plaisir.
    Pour le plaisr que l'on ressent
    dans l'univers de la cohérence avec ses valeurs choisies.

    Merci pour cette analyse, Louis.