Le pape et l’environnement

Le pape François n’avait rien du « communiste » qu’une droite catholique devinait chez lui à son arrivée à Rome. Mais nul esprit progressiste non plus ne l’imaginait renversant les comptoirs de la Bourse ou les idoles de la mondialisation. Or sa lettre sur la « sauvegarde de la maison commune », sans avoir la prétention révolutionnaire d’un Marx, ébranle pourtant les colonnes de la finance et de la politique, puissances de plus en plus débordées par les crises dont elles affligent l’humanité.

Certes, les « églises vertes » ne manquent pas. D’aucuns y voient, chez des religions aux abois, une exploitation opportuniste des peurs écologiques de l’époque. Mais cette encyclique-là, écrite au je, tranche par sa hauteur de vue et par l’orientation qu’elle propose aux pouvoirs en place comme aux simples habitants de la planète. En ce temps de confusion dans les idées et dans les politiques, nombre de contemporains y verront à juste titre, plus qu’une invitation au dialogue, un manifeste de salut global.

Il fallait une audace certaine pour attribuer au mode de vie et de production dominé par l’argent maintes calamités sociales et ces dévastations grandissantes de ressources vitales nécessaires à la survie des espèces. Le pape s’y est engagé avec franchise, mais sans l’intolérance idéologique qu’on déplore souvent dans les thèses et croyances religieuses. Cependant, c’est à tort que certains scientifiques, politiciens ou entrepreneurs lui contestent toute compétence pour débattre de ces enjeux.

Constat scientifique

 

Dans le bilan qu’il dresse de l’état écologique de la planète, le pape cite abondamment les données, les constats et les conclusions qui prévalent désormais parmi les scientifiques. Pas plus que la religion d’hier, la science d’aujourd’hui ne saurait prétendre aux certitudes absolues. Par contre, trop de dommages à la terre et à ses habitants sont attribuables aux excès et aux erreurs des entreprises et des consommateurs pour qu’on fasse plutôt confiance aux négationnistes.

« Dans certaines discussions sur des questions liées à l’environnement, reconnaît le pape, il est difficile de parvenir à un consensus. Encore une fois, écrit-il, je répète que l’Église n’a pas la prétention de juger des questions scientifiques ni de se substituer à la politique, mais j’invite à un débat honnête et transparent, pour que les besoins particuliers ou les idéologies n’affectent pas le bien commun. » On reconnaît ici le dialogue qu’il pratiquait déjà en Argentine et auquel il donne une ampleur exceptionnelle.

Des leaders politiques mais aussi des personnalités du judaïsme, de l’islam et du bouddhisme ont accueilli favorablement cette approche. Si l’inspiration spirituelle qui traverse Laudato laissera sans doute plus d’un lecteur sceptique, par contre des observateurs ont souligné l’originalité de l’analyse du pape et de ses collaborateurs. Pour une rare fois, les crises politiques sont analysées dans leurs diverses dimensions et dans un langage généralement accessible au commun des mortels.

La science et l’éthique, loin de s’exclure mutuellement, y sont convoquées pour un examen en profondeur de ces catastrophes qu’on disait hier « naturelles », mais qui sont causées ou aggravées par le génie humain. Il en va de même pour maintes politiques de développement économique, souvent insensibles au sort des populations qui en feront les frais. Sans oublier ces idéologies triomphalistes substituant la technologie et le progrès matériel aux valeurs humaines et aux solidarités entre humains et entre peuples.

Aux critiques justifiées des experts, l’encyclique ajoute le témoignage des évêques qui, nombreux, se portent à la défense de populations sans voix. Des conférences épiscopales en provenance de tous les continents sont citées par François. Car ce pape n’a pas passé sa vie dans un monastère ou dans un séminaire éloigné de la vie des gens. Comme lui, d’autres évêques ont vu de près les tragédies sociales et les crises nationales qui ont ruiné leur pays et poussent encore à l’exil des millions de personnes.

Priorité

 

Rien ne garantit que cette encyclique, comme l’ensemble des mouvements qui y trouvent un appui, aura une influence décisive sur les sommets internationaux tels que celui qui tentera bientôt, à Paris, de dégager un consensus mondial sur un tel enjeu. Mais il fait peu de doute que des partis politiques, des organisations vouées à la solidarité et d’autres institutions trouveront dans Laudato un modèle d’analyse et d’action propre à donner plus de cohérence, de crédibilité et de succès à leurs interventions.

L’Église catholique elle-même en sera grandement marquée. Ainsi, aux États-Unis, un épiscopat enlisé ces années-ci dans des croisades parfois rétrogrades a entendu l’invitation du pape à se tourner vers une autre priorité. « C’est notre ordre de route pour nos interventions publiques, a déclaré Mgr Joseph Kurtz, le président de la Conférence des évêques catholiques du pays. Voilà qui apporte pour nous une nouvelle urgence. » Des révisions déchirantes attendent donc les catholiques, notamment ceux qui sont proches des républicains.

À propos des nouveaux conflits et des armes plus dévastatrices qui menacent le monde, le pape François écrit que « c’est le pouvoir lié aux secteurs financiers qui résiste le plus » aux efforts de prévention et il note que « les projets politiques n’ont pas habituellement de largeur de vue ». Mais la question qu’il pose à leur sujet vaut aussi pour l’Église : « Pourquoi veut-on préserver aujourd’hui un pouvoir qui laissera dans l’histoire le souvenir de son incapacité à intervenir quand il était urgent et nécessaire de le faire ? »

À voir en vidéo