Pasternak et son troublant Jivago

La vie de Boris Pasternak fut grandiose et tragique. Né en 1890, il appartient, par sa famille, à l’intelligentsia moscovite.
Photo: Harold K. Milks Associated Press La vie de Boris Pasternak fut grandiose et tragique. Né en 1890, il appartient, par sa famille, à l’intelligentsia moscovite.

La saga politique créée par la parution du roman Le docteur Jivago, de Boris Pasternak, est passionnante. D’abord publié en traduction italienne, en 1957, grâce à un éditeur communiste et fortuné, le roman paraîtra ensuite en français et en anglais, en 1958. Interdite en Union soviétique, l’oeuvre ne sera officiellement publiée dans ce pays qu’en 1988. Il faut savoir, toutefois, qu’une édition en russe y avait déjà beaucoup circulé, grâce à l’action de la CIA, engagée depuis les années 1950 dans une opération secrète de propagande visant à faire parvenir des milliers de livres dans les pays communistes de l’Est.

Cette dernière révélation constitue la trame de L’affaire Jivago, une captivante enquête menée par Peter Finn, journaliste au Washington Post, et Petra Couvée, écrivaine et traductrice qui enseigne la littérature à l’Université de Saint-Pétersbourg. Rédigée comme un roman d’espionnage, cette grande oeuvre journalistique nous plonge dans la joute intellectuelle qui a animé la guerre froide et trace un très riche portrait du grand écrivain russe.

La vie du poète et romancier fut grandiose et tragique. Né en 1890, Pasternak appartient, par sa famille, à l’intelligentsia moscovite. Il publie son premier recueil de poésie en 1913. La révolution d’octobre 1917 le réjouit. Pasternak aime les femmes et multiplie les conquêtes. Il se marie une première fois en 1922 et une seconde fois au début des années 1930, tout en prenant une maîtresse en 1946. Jusqu’à sa mort, il vivra avec Zinaïda, tout en fréquentant Olga Ivinskaïa, qui jouera un rôle important dans sa vie d’écrivain.

Staline

En 1936, Pasternak publie deux poèmes à la gloire de Staline. La Grande Terreur qui suit, et qui s’abat sur plusieurs écrivains, le fait déchanter. Quand le poète Osip Mandelstam mourra de faim et de froid au goulag, en 1938, Pasternak sera le seul courageux à consoler la femme de l’écrivain.

Après la guerre, en 1946, les représailles contre les intellectuels reprennent de plus belle. Pasternak, pourtant, n’est pas arrêté, même si on le soupçonne d’écrire un roman contre le système. Staline, grand lecteur, dit-on, le craint. « Laissez-le en paix, c’est un hôte des nuages », aurait-il déclaré. Olga, la maîtresse de l’écrivain, sera toutefois arrêtée en 1949, durement interrogée et condamnée à cinq ans de travaux forcés.

La mort de Staline, en 1953, et l’arrivée de Khrouchtchev font espérer un peu de liberté. Pasternak, qui achève Le docteur Jivago deux ans plus tard, est néanmoins conscient que la publication de son roman en Union soviétique est plus qu’incertaine. C’est la raison pour laquelle, au mépris d’une interdiction, il confie, avec l’aide sa maîtresse, son livre à un éditeur communiste italien. Il est prêt à mourir pour voir sa grande oeuvre publiée, ce qui enrage sa femme. Il n’en mourra pas, mais sera durement ostracisé.

En 1957, malgré l’agitation des dirigeants de l’URSS, le roman est publié à l’Ouest. Les écrivains au service du régime soviétique se déchaînent. Ils qualifient l’oeuvre de « navet réactionnaire » et d’« attaque scandaleuse contre la révolution d’octobre », tout en accusant son auteur, d’origine juive, d’être un Judas, « pétri d’un individualisme bourgeois ». Plusieurs proposent de le forcer à l’exil. En Occident, le roman est quasi unanimement salué, sauf par Vladimir Nabokov, et se vend, aux États-Unis, à 850 000 exemplaires. Ernest Hemingway offre même une maison à Pasternak, s’il est forcé à l’exil.

La CIA

Pendant ce temps, la CIA, qui voit dans « le message humaniste de Pasternak […] un défi fondamental pour l’éthique soviétique », entreprend de publier, en camouflant son intervention, une édition en russe et fait entrer en URSS, par diverses manoeuvres clandestines, des milliers d’exemplaires. C’est « l’une des premières fois, notent Finn et Couvée, que la CIA a cherché à user de la littérature comme d’une arme de guerre politique ». Pasternak n’en sait rien et il s’y serait probablement opposé parce qu’il « ne supportait pas l’idée que son oeuvre fût utilisée comme une arme de propagande ».

Sous pression, le romancier, qui refuse de quitter son pays, signe une lettre dans laquelle il s’excuse d’avoir confié son roman à des étrangers et d’avoir accepté le prix Nobel, qu’on a voulu lui remettre en 1958. Il renonce au prix pour satisfaire les autorités. À ce moment, grâce à ses droits d’auteur, il est riche, mais n’a pas accès à son argent. Sa maîtresse l’aidera à faire entrer un peu de cette fortune en URSS et, pour cela, quelques mois après la mort de Pasternak en 1960, elle sera condamnée à huit ans de prison.

En 1964, Khrouchtchev, exclu du pouvoir et assigné à résidence, lira enfin le roman. « Nous n’aurions pas dû l’interdire, écrira-t-il dans ses mémoires. J’aurais mieux fait de le lire moi-même. Il n’y a rien d’antisoviétique dedans. » Pour faire publier ses mémoires à l’Ouest, l’ex-dirigeant les fera sortir clandestinement du pays, comme Pasternak l’avait fait pour son Docteur Jivago !

Très solidement documentée, cette enquête sur un chef-d’oeuvre, qui, selon un de ses traducteurs français, montre « en quoi la création poétique constitue la seule réponse adéquate au mal », parle d’un temps où la littérature était considérée, par les puissants, comme un pouvoir capable de transformer la société.

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La publication de «Docteur Jivago» à l’Ouest en 1957 puis le prix Nobel de littérature qui fut décerné à Boris Pasternak l’année suivante provoquèrent l’un des plus grands séismes culturels de la guerre froide. Grâce au charme inaltérable du roman et du film de David Lean tourné en 1965, «Docteur Jivago» reste une œuvre marquante. Cependant, peu de lecteurs connaissent les difficultés qui accompagnèrent sa genèse et la façon dont il galvanisa un monde largement divisé entre deux superpuissances aux idéologies ennemies.

L’affaire Jivago. Le Kremlin, la CIA et le combat autour d’un livre interdit.

Peter Finn et Petra Couvée, traduit de l’anglais par Laure Joanin, Michel Lafon, Neuilly-sur-Seine, 2015, 384 pages

2 commentaires
  • François Dugal - Inscrit 18 juillet 2015 08 h 23

    CCF

    CCF est l'acronyme de Congress for Cultural Freedom, une organisation qui était une sorte de ministère de la culture de la CIA. Dirigée par nul autre que Nicolas Nabokov, le CCF a joué un rôle important lors de la guerre froide, en faisant la promotion des artistes américains en Europe et dans le monde.
    Qui donc a organisé la tournée de Duke Ellington en Afrique et le concert d'Ella Fitzgerald à Berlin?

  • Gilbert Talbot - Abonné 18 juillet 2015 13 h 31

    «Le poète a dit la vérité» (Guy Béart)

    Le docteur Jivago était poète et il en est mort: mort d'amour pour Lara, tué par la politique soviétique du début même de la Grande Révolution. Comme ici Jean Désy, au service lui aussi du grand nord ou Jacques Ferron, le psychiâtre créateur des rhinos, les poètes-médecins meurent pour leur cause. Sauf que Jean Désy et le docteur Ferron ont vraiment existé, et vivent encore dans le cas de Jean Désy. Le docteur Jivago lui, est une créature du poète, peut-être lui ressemble-t-il jusqu'à un certain point: leur amour de la Russie, leur goût pour les beaux mots, et sûrement par l'amour de leur maîtresse. Vive la poésie! Vive l'amour! Vive la vérité du poète.