Un pari risqué

Pour une organisation sportive, il s’agit du cauchemar ultime. Comme quand on se réveille le coeur battant à tout rompre après avoir fait un rêve où on essayait très fort de faire quelque chose et qu’on n’y arrivait juste pas, sauf que là, on ne se réveille pas, parce que ce n’était pas un rêve, mais la réalité bien réelle. Ce Vade retro, Satana par excellence, c’est la possibilité qu’un membre de ladite organisation parie sur des matchs. Le dopage ? Pas joli joli, mais au moins, celui qui se tape un petit remontant avec des substances illicites le fait pour se donner un avantage, pour être meilleur, pour avoir des chances supérieures de gagner. Celui qui parie, en revanche, risque toujours — ou donne l’impression de risquer, ce qui est aussi dommageable — de le faire contre son équipe, de chercher à perdre délibérément. Et quand on vend de la compétition, on ne peut tolérer que le produit soit suspect.

Voilà pourquoi Pete Rose est banni à vie du baseball majeur et pourquoi Alex Rodriguez ou Mark McGwire ou Barry Bonds sont toujours dans les parages. Rose est l’auteur du plus grand nombre de coups sûrs en carrière avec 4256, et il est l’un des meilleurs et des plus intenses joueurs de tous les temps, mais il a commis le péché irrémissible de parier sur les joutes des Reds de Cincinnati alors qu’il était actif dans l’organisation dans les années 1980. En 1989, après qu’une enquête eut conclu en ce sens, Rose a accepté la sanction — sans doute pour éviter que de troublants détails soient rendus publics — tout en continuant de plaider son innocence.

En 2004, dans une autobiographie intitulée My Prison Without Bars, Rose a finalement avoué qu’il avait menti pendant toutes ces années et qu’il avait bel et bien parié alors qu’il était gérant des Reds en 1987. Mais, a-t-il insisté, il l’a toujours fait pour les Reds, jamais contre, assurant ainsi qu’il n’avait jamais tenté de perdre intentionnellement. L’intégrité du sport était ainsi sauve.

À son arrivée en poste en janvier, le nouveau commissaire du baseball, Rob Manfred, a laissé entendre qu’il était disposé à écouter les doléances de Rose quant à une possible réintégration, sans s’engager plus avant. Et il l’a autorisé à prendre part à certaines activités entourant le match des étoiles qui a lieu mardi à Cincinnati, la ville où il a passé l’essentiel de sa glorieuse carrière, où il est né et dont il est toujours l’enfant chéri. Il n’est pas inutile de souligner que, suspension ou pas, la principale voie d’accès au Great American Ball Park s’appelle Pete Rose Way.

Mais les choses se sont un peu gâtées depuis. Il y a quelques jours, le réseau ESPN a révélé, documents incriminants à l’appui, que Rose aurait aussi parié sur de nombreux matchs des Reds alors qu’il était joueur. Ce que cela change ? Rien, puisque les règlements du baseball majeur ne prévoient pas une peine différente pour les joueurs par rapport aux gérants. Rien, sinon que Rose aurait encore menti pendant une autre décennie.

Pour le baseball, le dilemme se révèle de taille. D’une part, les proréintégration font valoir que l’histoire du sport est truffée de personnages au comportement douteux et qu’on ne bannit pas tout le monde pour autant, et qu’après plus d’un quart de siècle à l’écart, Rose a largement payé sa dette et que le roi des coups sûrs, qui ne les a quand même pas obtenus en contravention des règles, mérite de se voir de nouveau reconnu.

À l’opposé, les antiréintégration soulignent que Rose savait parfaitement à l’époque que ce qu’il faisait était interdit et qu’il l’a fait quand même, à répétition, de surcroît ; qu’il ne pouvait pas ignorer que son statut de joueur très en vue ferait en sorte de jeter un énorme discrédit sur son sport s’il venait à être découvert ; qu’il a refusé de dévoiler la vérité pendant des années ; et que toute réduction de peine enverrait le message que parier sur des matchs n’est pas si grave que cela.

Mettons que le dossier est cornélien, et qu’il serait risqué de parier sur son dénouement.

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