La dictature du rendement

Ce n’est pas parce que le geste a été posé en douce qu’il est insignifiant. Loin de là. Depuis le 1er juillet dernier, Amazon, la multinationale américaine de la littérature dématérialisée, a adopté un nouveau modèle de rémunération des auteurs de bouquins autoédités utilisant son service de diffusion de livres pour ses liseuses Kindle.

Désormais, les écrivains en herbe ne sont plus payés au bouquin téléchargé, et donc à la page écrite, mais plutôt à la page lue par les lecteurs ayant jeté leur dévolu sur leur création littéraire. Un changement de cadre qui puise dans l’hyperpragmatisme du présent, dans la dictature très contemporaine du rendement mesuré, dans la quantification de l’être à grand coup de code binaire, non sans risque toutefois pour l’audace, l’exploration, le décalage, la diversité et l’imagination qui sont pourtant au fondement de toute activité littéraire.

Cette nouvelle politique de rémunération répondrait, affirme Amazon, à une demande largement exprimée par les auteurs adeptes de l’autoédition : voir les redevances tenir compte de la longueur des bouquins offerts sur les tablettes du libraire en ligne, mais surtout des pages qui en ont été réellement lues. De la lecture au poids, en somme, rendue possible par la technologie et la dématérialisation d’oeuvres écrites pour lesquelles il est possible de savoir avec précision comment, quand, où, par qui et à quelle vitesse elles sont consommées.

Paradoxe amusant : l’humain a toujours lu des livres. Or, aujourd’hui, dans les environnements numériques, les lecteurs se font également lire par leurs bouquins.

La rémunération à la page lue trouve facilement sa place dans un monde en ligne qui a érigé la mesure du clic en nouvelle instance de valorisation. Appliquée à la littérature, elle n’est toutefois pas sans danger pour l’écriture, qui va devoir s’adapter à cette exigence algorithmique en favorisant forcément les styles accrocheurs, racoleurs, aux dépens de ceux forcément plus complexes et surtout plus nuancés. Dans ce cadre, le récit dynamique est voué à un grand succès, tout comme d’ailleurs cette forme de littérature carburant aux chapitres serrés aboutissant sur cette phrase mystérieuse, sur cette question troublante, sur cette évocation surprenante invitant le lecteur, de manière frénétique, à tourner la page — dans ce cas, à la faire glisser — pour connaître la suite.

Imaginaire menacé

 

Il faut l’admettre : ces genres sont très agréables à côtoyer, mais il serait dommage de les voir également occuper tout l’espace de l’écosystème culturel littéraire, poussé par un modèle économique qui, s’il devait se répandre dans toutes les strates du monde de l’édition, ne pourrait que faire perdre aux territoires romanesques et ceux de l’imaginaire richesse et diversité.

La rémunération de la lecture à la page, c’est la création d’un terrain fertile à la prolifération des Marc Levy, des Antoine Bello, des Claudine Bourbonnais, des Éric Plamondon ou encore des Guillaume Musso. Et c’est sans doute le glas sonné pour des oeuvres comme le Putain de Nelly Arcand, Guerre et Paix de Tolstoï, À la recherche du temps perdu de Marcel Proust, Germinal de Zola ou L’aveuglement de José Saramago, oeuvres littéraires dont la force et la densité se méritent, s’apprivoisent au terme d’une lecture oscillant entre fascination et rage, exaspération et admiration, le lecteur accroché solidement à chaque mot de chaque phrase pour éviter de dévisser.

En matière de culture et de création, le culte de la mesure, de la performance, de la hiérarchisation par le nombre de « j’aime », a depuis des lunes démontré ses effets tragiques sur la diversité du monde, comme sur la capacité à l’appréhender davantage dans sa complexité que par sa surface. Il suffit d’aller voir la programmation d’un canal télévisé obsédé par les indices d’écoute pour constater les dégâts : dans le domaine de l’art, l’excès de calcul, c’est la porte ouverte sur l’homogénéisation des contenus, sur cette quête improbable du plus petit dénominateur commun qui cherche à divertir les masses en ne séduisant au final pas totalement les uns sans trop déranger les autres.

Avec leurs promesses et leurs mutations, les univers numériques proposent depuis des années de mettre leurs codes binaires, leurs algorithmes, leurs réseaux au service d’une nouvelle compréhension et d’une nouvelle construction du réel. La quantification y est reine, laissant croire désormais que la mathématique peut appréhender tout ce qui existe sur terre, y compris la poésie, le charme, l’émotion et toutes ces aspérités à l’origine de la beauté et de la complexité du monde et qui ont bien plus besoin d’air que de calcul pour réellement exister.

À voir en vidéo