Appelez-le Michel, René ou Franck

Michel Gagnon a vécu pour sa vérité, en homme dans un corps de femme, toute sa vie. À 84 ans, il remue les souvenirs de ses conquêtes, à la fois intimes et amoureuses. Ici, en compagnie de ses anciennes flammes.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Michel Gagnon a vécu pour sa vérité, en homme dans un corps de femme, toute sa vie. À 84 ans, il remue les souvenirs de ses conquêtes, à la fois intimes et amoureuses. Ici, en compagnie de ses anciennes flammes.

Plateau Mont-Royal, PQ — Il m’a demandé de ne pas dévoiler son prénom de jeune fille. Alors, ce sera Michel Gagnon, né en 1930 au couvent des Soeurs grises de Montréal, adopté à l’âge de huit mois, 85 ans le mois prochain, « transgenre », un mot qu’il déteste. Je le lui accorde sans réserve, le terme est bâtard, sans sensualité, comptable, comme « conjoint de fait » ou « interdisciplinarité ». Et Michel est la délicatesse même, d’une intelligence vive, d’une érudition acquise dans la rue, les livres et au contact de ses amoureuses, dont il parle avec éloquence et un rien de nostalgie.

Dans son appartement sombre et vieillot, Michel est le voisin un peu excentrique dont on ne sait trop s’il est lesbienne ou simplement travesti, à tout le moins un personnage de roman que son amie Marie-Claire Blais a baptisé « René » dans Les nuits de l’underground. Il parle toujours de lui au masculin : « Je ne suis pas lesbienne. Je refuse d’être une femme, je l’ai toujours refusé. Je n’ai pas le corps que je devrais avoir, ça ne va pas avec ma tête. » Et il aime les femmes, comme n’importe quel hétéro. « Je ne suis pas travestie non plus. Je me suis toujours habillé en gars. Parfois, pour faire plaisir à mes parents, je me déguisais et je portais une robe. »

Parfois, aussi, il a essayé d’aimer des garçons, et il avait l’impression de mentir. « Ça ne marchait pas ! Ils m’embrassaient et je voulais me tuer. Dans le temps, on m’appelait Fifine, le féminin de fifi. Vous savez, c’était pas évident ; c’est Pierre Elliott Trudeau qui nous a donné notre liberté. On risquait la prison, à l’époque. On ne pouvait pas s’embrasser dans la rue ! On me traitait de déchet de la société… »

Si l’on se rappelle que porter un pantalon était perçu comme un geste révolutionnaire pour une femme dans les années 1950, on peut supposer combien il fallait avoir des couilles (ou du moins, de la place pour les mettre) pour s’afficher comme transgenre. Xavier Dolan n’avait pas encore tourné Laurence Anyways, Caitlyn Jenner ne faisait pas la une du Vanity Fair en bustier, la série télévisée Transparent n’aurait même pas pu voir le jour.

« C’est devenu la mode maintenant, s’amuse Michel. Mais il y en avait autant autrefois qu’aujourd’hui. Simplement, ils étaient mariés et se cachaient. Moi, mon seul regret, c’est de ne pas être né aujourd’hui… »

Il les aime encore

Romantiquement marié quatre fois « au soleil, avec un jonc », cultivant les passions, les amourettes et les maîtresses, Michel n’a pas chômé côté coeur, et ses blondes ressemblaient tantôt à Brigitte Bardot, tantôt à Sophia Loren. De très beaux brins de filles (preuves à l’appui), que beaucoup de mecs lui enviaient ou tentaient de lui ravir.

« Je dirais que j’ai eu une soixantaine de flirts. Pour la couchette, une douzaine… J’étais beau garçon ! s’enorgueillit Michel en extirpant les photos en noir et blanc des cartons qui bercent jalousement ses souvenirs. Ma dernière blonde, j’avais 77 ans… Camille, la plus charmante, la plus adorable. Elle avait 31 ans et s’occupait de moi ; c’était mon amie, ma mère, ma maîtresse, ma femme. J’ai toujours préféré les filles plus jeunes, elles sont plus jolies. » Michel dit avoir aussi choisi des femmes plus intelligentes que lui, « pour apprendre ».

J’ai envie de lui chanter Comme un garçon de Sylvie Vartan ou Si j’étais un homme de Diane Tell. Je suis femme et quand on est femme, on ne dit pas ces choses-là. Lui, par contre, ne manquait pas de souffle pour dire et séduire. « Charmer une femme, c’est facile. Le charme, ça ne vieillit pas. Il faut s’y prendre avec douceur, la complimenter sur ce qu’elle porte. Tiens… Ça, c’est Alexandra. Elle est belle, hein ? On a été ensemble trois, quatre ans. Elle m’a laissé pour faire du cinéma à Paris. Je l’y avais emmenée. Je promenais mes madames ! Je me suis ruiné pour elle : deux manteaux de vison, des bijoux. J’ai même vendu ma maison en rentrant de voyage pour continuer le party. »

Le party… Michel se décrit toujours comme un « wino », enfilant encore sa bouteille de rouge chaque jour. Il a connu les nuits de Montréal, les « clubs » gais, Le Tropical, tenu par la mafia, Les deux canards, sur la rue Saint-André, ou Chez Beaujeu dans le Vieux-Montréal. On l’appelait Franck dans les bars et il apportait le beau temps, levait le coude comme un garçon. « J’ai fait tous les bars gais de Montréal. J’étais plus à l’aise là. Et puis, on ne me volait pas mes blondes. »

On n’a qu’une vérité à vivre

Aujourd’hui, sans famille et sans enfants, Michel a troqué l’effervescence de la vie nocturne contre une certaine solitude inhérente au vieil âge, à la difficulté de se mouvoir et de bien voir. Encore aujourd’hui, il parle avec Murielle, son ancienne flamme (sa Sophia Loren), tous les jours au téléphone. « C’est le “vieux tout seul” le plus entouré que je connaisse », m’a glissé sa jeune voisine, avec qui il est devenu ami en la complimentant sur ses jolis dessous sur la corde à linge.

S’il devait conseiller une jeune fille dans la même situation que lui, il lui enjoindrait de se faire opérer. « Je ne me suis jamais dévêtu devant une femme. Seulement le bas. Et je n’ai jamais porté de maillot de bain. J’ai fait les démarches en 1977 pour me faire enlever les seins. J’ai dû rencontrer un psychiatre qui m’a refusé l’opération. Si je le revoyais, je le tuerais… J’ai été malheureux toute ma vie à cause de ces maudits seins. Ma vie n’a pas été simple, mais une chance que j’avais une bonne estime de moi, sinon j’aurais fait une dépression. Je sais que je n’ai jamais trompé personne, je suis vraiment moi. J’ai vécu ma vérité, vécu ce que j’étais. Faire comme tout le monde, j’ai essayé, ça ne marchait pas. J’avais pas envie de tomber malade. »

À sa mort, Michel prévoit qu’il y aura beaucoup de femmes pour le pleurer. Prière d’envoyer des fleurs.

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Deviens qui tu es

La force des grands caractères consiste précisément en ce qu’ils ne choisissent pas, mais sont d’emblée et depuis toujours ce qu’ils veulent et accomplissent. Ils sont ce qu’ils sont, et ils le sont éternellement, et c’est en cela que réside leur grandeur.

Réécouté Comme un garçon de Sylvie Vartan (1967). C’était l’époque, quoi ! Michel avait 37 ans et toutes les conquêtes devant lui.

 

Lu l’entrevue que Caitlyn Jenner (anciennement Bruce) a accordée au magazine Vanity Fair (juillet 2015). L’ex-champion olympique a été accompagné par un journaliste durant sa transformation de Bruce à Caitlyn. « Bruce Jenner mentait constamment. Caitlyn n’a pas de mensonges », dit-elle. Caitlyn précise aussi que sur les dix raisons d’aller vers cette transition, le sexe arrive en dixième place. Le journaliste précise que c’est l’histoire la plus remarquable sur laquelle il a travaillé en 38 années de carrière. Et Jenner prétend qu’elle a préféré être photographiée par Annie Leibovitz pour le Vanity Fair plutôt qu’avoir gagné sa médaille d’or en 1976 en décathlon.

 

Acheté le dernier magazine Psychologies (juin 2015, en kiosque) avec Mika tout peinturluré en page frontispice. Un débat dans les pages intérieures porte sur « Naît-on ou devient-on homosexuel ? ». Les thèses biologiques et psychanalytiques sont défendues de part et d’autre. Curieusement, les théories essentialistes (biologiques) seraient plus populaires en Grande-Bretagne et aux États-Unis qu’en France. D’où la question initiale, fort probablement.

Il les aime encore

Si vous avez la curiosité de découvrir le transgenre Michel Gagnon, un court-métrage — Je les aime encore, signé par Marie-Pierre Grenier — lui a été consacré en 2010. Dans ce beau portrait, Michel fanfaronne un peu, mais on découvre combien les femmes sont toujours au centre de sa vie et de ses meilleurs souvenirs. On détecte, sous toutes ces tentatives de séduction et ces rires, un immense besoin d’être aimé même si tout ça, c’est du passé. « L’amour, c’est fini. C’est comme la cigarette. J’aime ça, mais je veux pus fumer », dit-il. Aucun tabou, aucune retenue, oreilles chastes s’abstenir.
6 commentaires
  • Eric Lessard - Abonné 10 juillet 2015 11 h 07

    Un beau témoignage

    Une vérité touchante. Nous avons fait des progrès pour les droits des LBGT au Québec et en Occident, mais il ne faut pas oublier que ces personnes sont encore lourdement persécutées dans plusieurs pays.

    Témoignage très touchant.

  • Éric Dagenais - Abonné 10 juillet 2015 13 h 50

    Le Médical

    Je pense sans me tromper que nous somme en retard au Québec en laissant entre les mains des autorités médical qui peut subir son chagement de sexe et qui ne le peut pas. Et la machine admistrative n'aide en rien. Il est temps de changer la loi.

    Autre suggestion que la chanson de Sylvie Vartan

    Mylène Framer : Sans contrefaçon
    https://www.youtube.com/watch?v=CqieAWGZADw

  • Jocelyne Lavoie - Abonné 10 juillet 2015 18 h 05

    Touchant

    Bonjour Mme Blanchette. Vous n'écrivez jamais aussi bien que lorsque vous parlez des autres. J'ai aimé cet article comme 99% de vos articles d'ailleurs. Ceux qui vont à la rencontre des autres. Ceux qui laissent la place aux autres.

    La madame de FB dont vous avez parlé la semaine dernière dans Le Devoir (avec un peu de mépris je dois le dire et sur un ton un peu condescendant) qui n'avait pas apprécié votre article sur le bondage, c'était moi. Ce que je n'apprécie plus de votre part, ce n'est pas tant les sujets dont vous traitez, mais plutôt le fait que vous en faites un traitement centré sur votre égo et votre image, avec photos de vous à l'appui. Continuez de laisser la place aux autres, et je vais continuer à apprécier votre chronique.

    • Catherine-Andrée Bouchard - Abonnée 11 juillet 2015 12 h 30

      Bonjour mme Lavoie. Je tiens à adopter un ton aussi " amical" que le votre.

      Je crois qu'il faut avoir un sacré toupet pour critiquer mme Blanchette.

      C'est de loin la plume francophone LA plus Spectaculaire.

      J'adore lorsqu'elle nous parle d'elle, ce n'est pas une nonne, mais une Écrivaine.

      C'est fichtrement manquer d'humilité de croire qu'elle " grandira" grâce à vos bons conseils.

      Je l'encourage à montrer sa tête au peuple, elle en vaut bien la peine!!!

  • Catherine-Andrée Bouchard - Abonnée 10 juillet 2015 18 h 07

    Merci!

    Je n'ai aucune parole!!!

    Je me suis acheté le journal ce matin et j'ai encore trop aimé votre texte.

    C'est décidé, je collectionne toutes vos oeuvres sur papier avant que ça ne soit plus possible.

    Ça fait une belle petite marche santé le vendredi, merci de me motiver à profiter de ce bel été.

    Vous avez le don de prendre n'importe qui et le rendre Beau, ou Belle...

    Chapeau, vous ne pouvez deviner mon Admiration!

    La fatigante de retour, en plus " Chill", en plus brève et déjà en vacances jusqu'à l'automne!

  • Michel Lapointe - Abonné 10 juillet 2015 22 h 02

    Bravo Jo

    Un gros merci encore pour cet article, et pour tout ce que tu écris d'ailleurs.
    incroyable comment on s'attache à toi :-)