Finir l’euro-chantier

En prenant les rênes de la Commission européenne en octobre dernier, Jean-Claude Juncker ne pensait pas si bien dire en parlant d’une « Commission de la dernière chance ». L’asphyxie de la Grèce est l’occasion de finir le chantier de l’euro, ou d’en finir avec.

Les architectes du projet économique européen ont longtemps soutenu que l’Union européenne au sens large et que la zone euro au sens plus étroit se sont renforcées de crise en crise. Le choix se présente aujourd’hui, avec l’agonie grecque, de réparer le vice de construction d’un chantier encore inachevé laissé sous la maîtrise d’oeuvre de technocrates. De deux choses l’une : que l’on chemine vers cette gouvernance économique de type fédéral prévoyant une mutualisation de la dette publique jetant les bases d’un marché d’euro-obligations, ou que l’on ait le courage de doter l’intégration monétaire d’un mécanisme de sortie ordonné, avec incertitude et instabilité sous-jacentes.

La cacophonie européenne est désormais poussée à son paroxysme. Mardi, le président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, annonçait que les dirigeants européens ont préparé un scénario détaillé envisageant une sortie de la Grèce de la zone euro. Puis, la chancelière allemande Angela Merkel persistait dans sa doctrine s’inspirant du « No bail-out », mais tout en admettant que la Grèce a besoin d’un programme d’aide sur plusieurs années. Mercredi, l’Agence France-Presse nous parlait d’une directrice générale du Fonds monétaire international prenant plus fermement le contre-pied des Européens. Christine Lagarde, du FMI, affirme désormais ouvertement qu’« une restructuration de la dette est selon nous nécessaire dans le cas de la Grèce afin qu’elle ait une dette viable ».

Foi dans l’orthodoxie

Ce qui ne l’a pas empêché de réitérer sa foi dans l’orthodoxie chère à l’institution. Comme si la médecine appliquée lors de la crise monétaire asiatique aura le même effet sur une économie ne disposant pas de son levier monétaire, et ne pouvant s’en remettre à une devise locale dévaluée.

À Mme Merkel, il est rappelé l’effacement massif de la dette de l’Allemagne en 1953, auquel la Grèce a participé. Un collectif d’économistes comprenant le Français Thomas Piketty l’a soulevé mardi, selon une dépêche de l’AFP. « Nous devons restructurer et réduire la dette grecque, donner à l’économie un peu d’air frais pour qu’elle se rétablisse, et permettre à la Grèce de rembourser une dette moins lourde sur une plus longue période », ont écrit les signataires de la lettre adressée à la dirigeante allemande.

Surtout, les médias outre-Atlantique ont évoqué plus d’une fois la responsabilité des dirigeants européens, bien au fait du piège des faibles taux d’intérêt lié à l’entrée des pays dits périphériques dans la zone euro. On a pu lire dans Le Monde que « l’impact de l’entrée dans la monnaie unique sur les pays périphériques était déjà identifié en 1999. Mais rien n’a été fait pour les aider à éviter le piège du crédit à bas coût ». Citant une source européenne, le quotidien français ajoute : « Tout le monde s’est voilé la face. »

Lors d’une entrevue au magazine Forces, Jacques Delors, l’un des pères de l’euro, n’a pas sans été sans placer les pays en crise face à leurs propres déséquilibres, mais en ramenant également les dirigeants européens à leurs devoirs. L’Europe n’ayant pas vu venir les problèmes des banques en Irlande, l’excès de l’endettement privé en Espagne ou encore les distorsions cachées derrière les statistiques officielles de la Grèce, les leaders sont « moralement et politiquement responsables », soutenait-il.

Il faut y revenir. Beaucoup a été fait pour mener cette union monétaire sans autre intégration politique vers une gouvernance économique s’inspirant d’une union de type fédéral. Mécanisme de stabilité, union bancaire et droit de regard de la Commission sur le budget des États sont autant d’avancées dans ce modèle souffrant de vices de construction. Le chemin parcouru depuis la crise a pris la forme d’un système fédéral de supervision subordonnée à la souveraineté des États. Mais il a engendré une collaboration aussi conjoncturelle qu’inégale entre les 19 pays partageant l’euro, soumis au diktat d’autant d’opinions publiques. Tout en imposant un resserrement de la discipline budgétaire des membres ayant renoncé à la liberté monétaire, sans autre mécanisme compensatoire ou de péréquation quelconque en cas de crise profonde.

Il reste des choses à terminer. Mais quel choix sera fait ?

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