Tortue tordue

On l’a vue se mouvoir avec maestria au dernier Festival TransAmériques, lors de la reprise de la relecture post-tchékhovienne Variations pour une déchéance annoncée d’Angela Konrad. Échappée de la caravane circassienne de sa jeunesse, désormais maître ès théâtre grâce à ses recherches théoriques et pratiques sur une « dramaturgie de la prouesse », elle vient de présenter son Cherepaka à Montréal complètement cirque.

Elle s’appelle Andréane Leclerc, et elle s’acharne à penser que sa discipline, la contorsion, est moins une fin qu’un moyen. Cet entêtement a produit un lot de performances hybrides dont Cherepaka constitue, pour l’instant, le dernier aboutissement. Sa poésie noire aux échos archaïques contraste hardiment avec les couleurs acidulées dont se pare la manifestation culturelle estivale.

Leclerc s’exécute sur une petite scène ronde, posée dans la salle intime d’Espace Go. Au mur derrière elle, un rectangle blanc rappelle peut-être qu’entre son propre être-là et la monstration torturée des toiles de Bacon, il y a affinité philosophique. Durant une partie de l’acte qui dure 55 minutes, un projecteur côté jardin dessine côté cour l’ombre de la performeuse ; c’est presque du Picasso que de donner ainsi simultanément la face et le profil, le second permettant de situer les membres que dissimule la première.

Plein corps

Une cherepaka, c’est une tortue, et celle-ci est confrontée à l’inéluctable : retournée sur le dos, lentement étouffée par ses propres organes, elle ne se résigne pourtant pas à accepter son sort. C’est l’ultime combat contre les limites de sa corporéité. Dans cette lutte épuisante alternent les accalmies, avec leurs bruissements musculaires légers mais perceptibles, et les moments de pure dépense. Entièrement arquée, la contorsionniste tourne alors sur elle-même, à sa propre poursuite, haletante, ahanante, toute tendue vers cette extrémité qui, entraînée par le mouvement, se dérobe continuellement. Un peu Sisyphe, un peu Tantale.

Il faut dire aussi qu’Andréane Leclerc joue d’un corps de femme, loin de l’image d’Épinal de la fillette gymnaste associée à la contorsion. Il est musculeux, plein, apte aux ouvertures et extensions les plus contraires à ce que nous, bipèdes un peu raides, concevons comme le bon sens physiologique. C’est un volume organique qui impose son étrangeté, que l’on perçoit sans comprendre, qui rappelle parfois ces images d’animaux rares pêchés dans les fosses océaniques et venus du fond des âges.

La bande-son de Cherepaka, conçue par Alexis Bowles — qui signe aussi les éclairages —, renvoie également à une primitivité certaine, moite et bourdonnante. Le tout participe d’une temporalité qui exige patience et attention, qui fascine sans tabler sur le charme. En résulte une oeuvre sur le temps et la résistance, principes qu’elle teste dans sa réalisation même. Plutôt troublant.

S’inscrivant dans la foulée d’Angela Laurier, dont elle se dit admiratrice, Andréane Leclerc renouvelle son art. On la reverra en septembre prochain, alors qu’elle dévoilera un ambitieux projet en ouverture du festival Grand Cru, au Théâtre La Chapelle. Notamment grâce à la collaboration musicale de Martyn Jacques, clown macabre à la tête du groupe britannique The Tiger Lilies, elle y réinventera le mythe de La putain de Babylone.

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