Obama républicain

Que reste-t-il de notre Barack Obama ? Je paraphrase le grand Charles Trenet, qui chantait un amour perdu. Car, après la défaite décisive au Congrès des opposants démocrates au Partenariat Transpacifique (PTP) — accord de « libre-échange » prôné par un président soi-disant ami du peuple —, on pourrait également se demander ce que devient l’amour éperdu de la gauche pour ce résidant de la Maison-Blanche autrefois considéré comme le messie.

Le vote au Sénat du 23 juin qui a bouclé la promulgation du « fast-track » — outil législatif qui accélérera l’aboutissement de la négociation secrète de l’accord de libre-échange entre les États-Unis et onze autres pays, dont le Canada — a rivé le dernier clou au cercueil du mythe d’un Obama progressiste. L’Obama qui voulait changer la donne entre l’oligarchie politico-financière et une classe ouvrière déjà frappée par l’ALENA en 1993 et par la « normalisation permanente » des échanges entre la Chine et l’Amérique en 2000. Aujourd’hui, ceux qui souffrent de la délocalisation de l’emploi industriel vers des pays où la main-d’oeuvre est meilleur marché peuvent maudire le 4 novembre 2008, ce jour où ils ont voté en grande majorité pour leur sauveur présumé. Et ils peuvent se demander pourquoi le chef du Parti démocrate appelle à son secours ses « ennemis » républicains pour faire adopter une loi qui garantit le déclin continu des petites gens qui ne bénéficient aucunement de la mondialisation.

Qu’est-ce que le PTP ? Pour l’essentiel, il s’agit d’un accord d’investissement qui protégera, comme l’ALENA au Mexique, les entreprises américaines contre l’expropriation par des gouvernements étrangers. Qui reconnaîtra en cas de disputes les « droits » seigneuriaux d’un Oncle Sam archi-libéral à la recherche d’ouvriers mal payés et de garanties contre des poursuites lorsque ses usines libèrent des saletés dans l’atmosphère, l’eau ou le sol. Cela pourrait provoquer un rire amer chez quelques Vietnamiens qui ont été brûlés ou empoisonnés par le napalm et l’agent orange lors de leur guerre de deux décennies contre les États-Unis. Voilà que leur gouvernement de libération « communiste » ouvre grande la porte à l’exploitation la plus crue de leur travail et de leur patrimoine révolutionnaire par des capitalistes effrénés.

Un leurre

Bien sûr, les partisans du PTP louent « l’ouverture de marchés étrangers » afin de mieux exporter les produits américains. Comme d’habitude, c’est un leurre. Le Japon, fier et protectionniste, ne va jamais céder à l’Amérique plus d’une petite partie symbolique de son marché intérieur. En revanche, les industriels japonais profiteront, comme leurs homologues américains, de bas salaires en Malaisie et en Indochine, où les ouvriers n’auront sûrement pas de quoi s’acheter des Chevrolet ou des Toyota produites en Amérique. Lorsqu’Obama menaçait le Congrès du fait qu’un vote contre le PTP permettrait « à la Chine d’établir des règles à l’avantage des ouvriers et des entreprises chinoises » aux dépens de l’Amérique, il défendait en fait les copains de Wall Street et du Business Roundtable qui se sentent, eux, menacés par la légère hausse des salaires industriels chinois de 1,74 $ l’heure en moyenne en 2009 à 3,07 $ en 2012. Vite ! Il faut délocaliser au Vietnam, où les salaires coûtent le tiers !

Notre président a toujours appuyé les idées les plus conformistes au sujet de l’économie, puisqu’elles vont de pair avec les collectes de fonds parmi les banquiers, avocats et courtiers qui profitent du « libre-échange » et de la dérégulation. Cela n’a pas empêché Obama de claironner, alors qu’il disputait la primaire de l’Ohio avec Hillary Clinton en 2008, que l’ALENA avait coûté « un million d’emplois… dont presque 50 000 ici, dans l’Ohio ». Et le prophète du changement de sermonner : « Je ne me suis pas simplement mis à critiquer des accords injustes comme l’ALENA parce que j’ai commencé à me présenter comme candidat… Je ne pense pas que l’ALENA ait été bon pour l’Amérique — et je ne l’ai jamais pensé. »

Comment ? Quoi ? Les démocrates de la Chambre des représentants, lors du débat du 18 juin sur le « fast-track », ont hurlé à la trahison de leur chef devenu si ouvertement républicain. Trop tard : le décompte des votes sur le projet de loi a été de 218 « oui » (dont 190 républicains) contre 208 « non » (dont 158 démocrates). « Le président a fait un excellent travail », selon Mitch McConnell, chef de la majorité républicaine au Sénat.

« Que reste-t-il de nos amours ? » Peut-être ceci : « Les serments au fond des bois, les fleurs qu’on retrouve dans un livre, dont le parfum vous enivre. »

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