Quelle catastrophe faudra-t-il pour réveiller partis et citoyens?

Le 6 juillet 2013, le déraillement d’un convoi ferroviaire transportant du pétrole brut a causé d’importants incendies à Lac-Mégantic, qui ont tué 47 personnes.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Le 6 juillet 2013, le déraillement d’un convoi ferroviaire transportant du pétrole brut a causé d’importants incendies à Lac-Mégantic, qui ont tué 47 personnes.

Deux années ont passé depuis la tragédie de Lac-Mégantic, alors qu’au pays comme aux États-Unis déraillements et explosions de brut continuent. Des mesures préventives ont certes été annoncées par les gouvernements et les transporteurs, mais elles tardent à s’appliquer. Or, un récent bilan des « incidents » le confirme : les désastres augmentent avec la vétusté des rails et le volume croissant des wagons de produits dangereux. Pourquoi donc édiles et citoyens sont-ils impuissants devant de si prévisibles tragédies ?

Depuis toujours, rail et pétrole ont imposé leur loi aux dirigeants politiques. Leurs entreprises monopolisaient l’expertise et les règles de sécurité, quand ils ne garnissaient pas les caisses électorales. De plus, l’économie industrielle allait tôt imposer son modèle du progrès non seulement aux villes mais aussi à leurs habitants. Il fallut attendre les fruits de ce type de développement pour en comprendre les effets parfois nocifs, notamment sur la santé publique et sur l’aménagement du territoire.

Sécurité contre prospérité

Avant de détruire le coeur de Lac-Mégantic, le chemin de fer en avait fait la prospérité. Encore aujourd’hui, cette ville réclame une voie de contournement, et ses citoyens ne renoncent pas aux emplois liés au transport ferroviaire. Un conseiller municipal, Richard Michaud, le confirmait au quotidien The Gazette : « Des centaines d’emplois ici en dépendent, et nous ne pouvons pas prendre le risque de les perdre. » Un peu partout, c’est aussi une préoccupation pour maints voyageurs et manufacturiers.

Malgré le triomphe de l’automobile, le train fait encore rêver. Par contre, qui se souvient du wagon qui, chargé de dynamite, fit explosion à la station d’Essex, en Ontario, en 1907, tuant deux cheminots, blessant des douzaines de résidents et endommageant presque toutes les maisons de la place ? Tenu responsable de sa négligence, le transporteur dut alors contribuer financièrement à la reconstruction d’Essex. À l’époque, rares étaient les villes où le rail représentait un si grand danger.

Aujourd’hui, grandes villes et petits villages sont menacés par des voies ferrées et des essieux parfois vétustes, des wagons-citernes encore vulnérables et de longs convois de produits explosifs pouvant raser une agglomération. Même de grands transporteurs sont encore incapables de prévenir pareil déraillement ou d’en contenir le déversement. Le Canadien Pacifique aura même aggravé le risque en confiant une partie du transport à une entreprise délabrée telle que la funeste MMA.

Mais quel citoyen, quel conseil municipal peut faire entendre raison au gouvernement fédéral ou aux géants du rail ? Ottawa vient plutôt de faire pleuvoir d’autres accusations contre le conducteur du train de Lac-Mégantic et quelques-uns de ses supérieurs, cependant que le CP demande aux tribunaux de le soustraire à toute responsabilité dans cette tragédie comme à toute contribution au dédommagement des victimes ou à la reconstruction de la ville.

À en croire Me Alain Riendeau, en effet, le CP n’est pas responsable de ce qui s’est passé. Le CP avait transporté le pétrole jusqu’à Montréal, mais lors de la tragédie, soutient-il, les locomotives, les wagons et la cargaison n’appartenaient pas au CP, le train n’était pas conduit par des employés du CP, et il ne roulait pas sur des voies du CP. Bref, faut-il penser, le CP n’avait pas à s’enquérir de la volatilité du brut, ni à s’assurer que la MMA était un transporteur fiable et compétent roulant sur des voies sécuritaires.

Un grand patron du CP avait déjà déclaré que le conducteur du train était le coupable. Voilà que le gouvernement fédéral, ajoutant aux poursuites provinciales, met lui aussi la faute sur les seuls représentants de la MMA. Que ces dérobades s’affichent à l’approche d’une élection générale au pays en dit long sur le pouvoir de l’argent et sur l’état de la démocratie au Canada. Hélas, à moins d’être directement touchés, la plupart des électeurs du pays vont sans doute rester insensibles à un tel enjeu.

Pourtant, les résidents d’une agglomération traversée par ces trains dangereux ne devraient pas attendre, pour se réveiller, qu’une entreprise ou quelque bureaucrate les prévienne de l’arrivée prochaine d’un convoi plein de produits explosifs. Au reste, même les grands transporteurs sont mal équipés pour faire face à un déraillement catastrophique. Ce ne sont donc pas les pompiers et les bénévoles d’un prochain Mégantic qui vont en préserver les résidents !

Mais ce ne sont pas, non plus, les valeureux manifestants — ou même les médias qui leur font écho — que craindront les entreprises ou les politiciens. Aller voter contre les candidats complaisants ? Boycotter les transporteurs irresponsables ? Encore faudrait-il que les mouvements de protestation ne soient pas si dispersés ni surtout divisés. Les uns, en effet, veulent faire passer les trains sur des voies éloignées. D’autres combattent le pétrole « sale ». D’autres, surtout, veulent les emplois et les taxes qu’il promet.

On ne saurait, il est vrai, passer « de l’auto au vélo » sans plus de transition pour les travailleurs du transport, de l’énergie et des services qui en dépendent. Or, rares sont les milieux qui préparent les industries et les populations à changer d’époque, sinon de mode de vie. Entre-temps, les conservateurs de Stephen Harper font peur aux électeurs avec des terroristes qu’ils n’ont su désarmer ni à Moncton ni à Saint-Jean ni, of all places, à Ottawa !

Quelle autre catastrophe faudra-t-il donc pour que la sécurité, la vraie, devienne une priorité qui soit enfin commune aux partis comme aux citoyens ?

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7 commentaires
  • Pierre Lefebvre - Inscrit 6 juillet 2015 06 h 08

    Généraux

    Les Généraux s'accaparent toujours des victoires de leurs soldats.
    Les Grands Généraux ne les blâment jamais de leur défaite.

    À regarder aller les dirigeants qui sont au pouvoir, généralement parlant, c’est pas fort la tonne.

    PL

  • Carol Patch-Neveu - Inscrite 6 juillet 2015 07 h 24

    À train d'enfer, nul n'est tenu !

    Voilà un texte que je souhaitais lire en ce 6 juillet. Le président du CP, Hunter Harrison, affirme qu'on ne peut garantir qu'aucun autre Lac-Mégantic ne puisse avoir lieu ! Ce 6 juillet, les Méganticois privilégient discrétion et sobriété. Soit. Mais dans les 5 premiers mois de 2015, selon le Globe and Mail, on comptait 5 déraillements suivis d'un grave incendie, 2 au nord de l'Ontario, 3 aux Etats-Unis. Les convois pétroliers, toujours plus longs, continueront de rouler à train d'enfer. Avec les mêmes DOT 111. Odieusement, Transports Canada réfute tout blâme dans la tragédie du Lac-Mégantic. En août 2014, le Bureau de sécurité dans les transports avait déclaré qu'on ne pouvait attribuer tel accident à une seule cause, un seul geste, une seule organisation. Il pointait du doigt TC. Il y a juste deux ans, des images apocalyptiques illustraient les dérives de notre industrie ferroviaire et de l'accablante culture du laxisme qui n'a pas empêché le pire des scénarios. Le président du CP juge que le terrorisme est un plus grave risque que celui de déraillements d'un convoi pétrolier et, par conséquent, il est imprudent d'informer les municipalités du contenu des wagons-citernes comme elle l'exige. C'est décourageant. Et c'est pourquoi, il faut pousser des hauts cris, qui plus est, en cette année électorale. D'ici à ce que le 6 juillet devienne la date butoir pour un transport ferroviaire ultra sécuritaire, pour l'inauguration d'une voie de contournement à Lac-Mégantic, que cette date soit au moins l'occasion de dresser un bilan du danger potentiel et des risques encourus. Notre constante vigilance, et notre révolte le cas échéant, voilà ce que nous devons à 47 victimes !

    Carol Patch-Neveu.

  • Bernard Terreault - Abonné 6 juillet 2015 08 h 25

    Toute la contradiction

    Tout l'enjeu se résume à ces mots des Méganticois "on ne veut plus de telle tragédie, mais on veut les jobs!" Il ne faut pas se leurrer, notre haut niveau de vie matériel, nos voitures, nos maisons, nos voyages, nos fruits frais en hiver, dépendent du pétrole, dépendent d'autres minéraux dont l'extraction laisse des résidus toxiques. Pour fournir ce pétrole et ces minéraux à bon prix, il faut prendre des risques d'accidents, comme le souligne le CP. Sommes-nous prêts à réduire notre consommation pour vivre plus sécuritairement?

    • Sylvain Auclair - Abonné 6 juillet 2015 12 h 06

      Oui, il faut réduire la consommation, mais on peut aussi entretenir les rails...

  • Yves Corbeil - Inscrit 6 juillet 2015 09 h 39

    La séparation comme solution

    Ou est le super ministre Lebel quand on a besoin de lui pour défendre le Québec face à ces abus de pouvoirs politique des corporations. Et ou sont les Libéraux, on ne peut pas seulement dire que ça relève du fédéral désolé.

  • Colette Pagé - Inscrite 6 juillet 2015 10 h 57

    La démission de Transports Canada !

    Laxisme scandaleux telle est l'expression qui sied le mieux à Transports Canada qui laisse trop souvent, fautes d'inspecteurs en nombre suffisant, aux compagnies le respect de ses exigences. Cette déréglementation a comme conséquence de déresponsabiliser les compagnies ferroviaires qui ont le chemin libre pour économiser sur la sécurité avec les conséquences que l'on connaît.

    À la suite de la tragédie de Lac Mégantic l'on se serait attendu à des mesures sévères de Transports Canada applicables dans un délai limité.

    Or, l'on découvre que ces mesures sont étendues dans le temps pour des compagnies financièrement capables d'agir rapidement. La balance de ce gouvernement penche toujours du même côté.