La transmission

Ça donnerait presque froid dans le dos. La base scientifique franco-italienne Concordia, située en Antarctique, va être transformée dans les prochains mois en vaste banque d’échantillons… de glacier.

L’idée a figé dans le cerveau de quelques scientifiques en 2009. Elle vise à laisser aux générations futures des fragments du patrimoine glaciaire mondial actuellement menacé par le réchauffement climatique et la fonte des pôles. Ces témoins de l’évolution du climat sur terre, avec les bulles d’air qu’ils ont emprisonnées entre les molécules d’eau depuis la nuit des temps, seront ainsi préservés dans le « meilleur congélateur de monde », ont précisé les instigateurs de ce projet. Concordia offre un sous-sol sous neige où un froid de -53 degrés règne.

Les scientifiques d’aujourd’hui se disent que leurs homologues de demain seront bien contents d’avoir en main ce corpus climato-géographique menacé pour l’analyser, qui plus est, avec des outils et des technologies plus précis qu’aujourd’hui pour comprendre l’évolution climatique et la mécanique du désastre que l’on aime bien, depuis quelques années, annoncer. Le romancier René Barjavel se serait certainement délecté d’un tel projet.

Le geste de partage et de transmission mérite une levée de chapeau — sur les réseaux sociaux, ce sont des pouces qui ont été levés —, particulièrement à une époque qui aime carburer au présentisme conjugué au temps du moi-je. Mais il gagnerait également à être imité dans d’autres sphères en mutation, comme la vie en société, où plusieurs fragments du présent mériteraient d’être de la même manière conservés précieusement pour permettre aux générations futures de mieux comprendre les fondements d’un héritage troublé qu’on est peut-être en train de leur laisser.

Clics pour crayon à sourcils

On pourrait les mettre sous glace ou ailleurs. Quoi ? Les vidéos de maquillage sur YouTube. C’est un exemple. Véritable phénomène, ces capsules mettant en scène des jeunes filles qui enseignent à d’autres à se maquiller déchaînent les passions, érigeant même leurs initiatrices au rang de vedettes internationales capables d’attirer des centaines de personnes dans un parc, par la seule puissance de leur réseau social numérique, pour une séance de maquillage en groupe. Le Québec a la sienne. Elle s’appelle Cynthia Dulude.

Modifiant un environnement, celui de la starification, autant que le réchauffement climatique change la structure des banquises, ces héroïnes du 2.0 attirent les clics et la reconnaissance non pas pour avoir créé une oeuvre écrite d’une qualité intellectuelle redoutable, une chanson à la mélodie novatrice et enlevante, un long-métrage dont la qualité narrative a séduit la planète entière, mais plutôt en expliquant comment appliquer du crayon à sourcils Deep Brown, du gloss nacré 02 ou de l’ombre à paupières Satin Taupe sur un visage cherchant à masquer son naturel. Troublant.

Et c’est sans doute avec un peu plus de distance et le nez un peu moins collé sur tant de poudre aux yeux que l’on va être en mesure de comprendre pourquoi le présent les a ainsi laissés faire.

Dérives liberticides

 

Dans cette glacière à fragments sociaux, on pourrait également mettre quelques composantes des dérives liberticides que l’agitation du présent empêche, dirait-on, d’appréhender comme telles. Des exemples : un algorithme utilisé par les réseaux sociaux numériques pour déduire les comportements humains en fonction des mots contenus dans ses échanges avec ses amis, des mouchards placés sur des sites de santé pour le profilage commercial et social des internautes, un téléviseur connecté à Internet et dont le service de reconnaissance vocale enregistre et transmet à une tierce partie le contenu des conversations se jouant devant l’appareil, le projet de loi C-51 qui, en cherchant à enrayer la menace terroriste, va finir par criminaliser toute forme d’opposition, les documents d’Edward Snowden sur l’intelligence humaine déployée par les États-Unis pour pénétrer discrètement dans le téléphone d’un simple citoyen, comme dans celui d’un président d’une puissance étrangère, un logiciel de reconnaissance faciale sur les photos partagées dans les univers numériques…

Autant de petits riens, vus d’aujourd’hui, capables toutefois d’agir en profondeur et en longueur dans le temps comme des gaz à effet de serre et qui, à l’image d’une bulle d’air figé dans la glace d’une carotte conservée dans une base scientifique du pôle Sud, pourraient un jour permettre de comprendre non pas le réchauffement d’un système, mais sans doute son affaissement.

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