Mémoires vives

Le journal vous a demandé d’écrire à propos des livres d’été qui ont changé votre vie ? Ben moi aussi, d’abord. Mais pas seulement les bouquins. Des chansons, des films, du théâtre, aussi.

Précisons une chose : quand on fait ce genre d’exercice, il ne s’agit jamais d’un palmarès. Les oeuvres qui modifient la trajectoire de nos existences ne sont pas nécessairement les plus grands chefs-d’oeuvre. Elles surviennent simplement au moment où l’on en avait besoin.

C’est pour cela que je parlerais de Christian Mistral comme d’une révélation, même si j’essaie aujourd’hui de relire ses romans, et qu’ils me sont insupportables. C’est qu’il y avait quelque chose d’effarant dans ses Vamp et Vautour, et qui me disait, à ce moment dans ma vie d’ado : la littérature québécoise est capable de cette fièvre qui n’est pas le produit d’un étudiant en littérature, mais d’un assoiffé de vivre.

Pour Maxime-Olivier Moutier, c’est pas l’origine autant que la nécessité d’une voix d’un gars de mon âge qui disait l’amour éperdu, et en même temps une colère qui brûle la gorge comme un mauvais whisky qu’on avale à grandes goulées, déguisé en père Noël, au milieu de la rue Saint-Joseph (si ma mémoire est bonne, parce que je ne trouve plus mon exemplaire de Lettres à Mademoiselle Brochu).

Des fois, je me souviens du contexte parce qu’il habille les mots d’un manteau de lumière. Un poème d’Anne Hébert qui descend sur toi, au milieu d’un café, en même temps que le soleil qui s’échoue sur Saint-Roch. Des vers de Denis Vanier qui te foncent dedans, dans la moiteur de la nuit. De la colère en kaléidoscope, sous acide, comme une aurore boréale. Celle-ci au plafond moisi d’un demi-sous-sol près de la station de métro Saint-Michel. Salut Isabelle Rousseau, merci pour ça, et pour Aut’Chose, et pour la place où dormir sur ton plancher à Montréal et les toasts au beurre de pinottes, quand j’avais moins qu’une cenne et que je courais après ton amie.

Le Rabbit, Run de John Updike est arrivé au moment où je me sauvais, comme son protagoniste. Un coin de rue, un autre, et hop, t’es plus là. Dans ta tête, d’abord. Et puis un jour, tu viens ramasser tes affaires dans une maison qui n’est plus chez toi depuis trop longtemps, et tu te sens un peu dégueulasse d’avoir à marcher sur la tête des autres pour remonter prendre l’air à la surface. Le livre d’Updike m’a raconté l’histoire d’un homme qui est tous les hommes. Toutes les femmes. Brave et lâche.

Il arrive des chansons, aussi. Le répondeur des Colocs, un soir de Festival d’été où la vie te semble vraiment impossible à toi aussi, et dans les vagues de l’ivresse, de l’amour qui tangue jusqu’à prendre l’eau par le pont, tu te coules dans des mots que ton coeur a écrits, mais qu’un autre chante pour toi. Tout de suite après, tu t’effondres en regardant Paris, Texas. C’est comme je disais : pas le meilleur Wim Wenders, mais celui qui se moule dans ton présent.

Puis ça t’accompagne dans tes souvenirs.

Ma fille, à cinq ans, qui hurle sans comprendre : « Salut les apaches, salut les crottés », de Desjardins. Sa petite tête qui tombe de fatigue, trois ans plus tard, tandis que je lui lis L’appel de la nature de Jack London. Et cette chanson de Nick Cave que je lui chantais, quand elle était petite, pour l’endormir : Into my Arms.

J’aime ce moment, dans le film High Fidelity, où le protagoniste range ses disques par ordre autobiographique. Je ne vois pas d’autre manière de classer les oeuvres. Et c’est sans doute ce qui explique que tant de gens écoutent encore la musique de leurs 16 ans quand ils en ont 40 : une affaire de charge vitale, puisque ces moments de vie sont trop intenses, les émotions trop neuves et acérées pour être émoussées par le quotidien.

Et si je ne vis plus comme un ado, que les nouvelles additions à mon autobiographie artistique sont moins régulières qu’alors, je fréquente les anciennes comme on revisite de vieux agendas, des albums de finissants, de la correspondance oubliée ou des piles de photos.

Il y a eu des étés Bukowski, Amos Oz, Modiano. Des nuits troublantes avec David Lynch, dans un trois et demie infect du Vieux-Québec, un juillet Sonic Youth et Pavement, dans les rues de Prague. Il y a eu un soir de mai qui ressemblait à l’été, avec des Allemands qui réinventaient Un tramway nommé désir au Carrefour international de théâtre, et où toute la scène de la Bordée se repliait à la fin, faisant débouler le décor sur les comédiens. « Bye bye Miss American Pie », chantaient-ils.

Et toi, ma belle, te souviens-tu ? Il y a eu Arcade Fire en se tenant par la main. Un concert de LCD Soundsystem, dansé en gougounes. Des nuits fauves avec Massive Attack. Des virées Benjamin Biolay, des danses Galaxie, des demandes spéciales à Wilco. Il y a eu tous ces livres que tu me refiles, en me disant : lis, lis, lis. Les corrections de Franzen, et encore la semaine dernière : Un homme effacé, d’Alexandre Postel.

Tout est là, archivé. Dans nos mémoires composites, faites d’éclats de vie, de fictions, de paroles de chansons et des images volées à l’écran ou à la scène. Il est parfois bon de retourner voir de quoi sont faits ces paysages intérieurs. Là où la vie change un peu à chaque page.

Cette chronique fera relâche pour l’été.

4 commentaires
  • Bernard Terreault - Abonné 4 juillet 2015 08 h 59

    Changé sa vie?

    On charrie un peu, non? Peut-être que l'Évangile, le Coran ou Das Kapital ont changé le vie de quelques individus, saints ou fanatiques. Que mes lectures de jeunesse ont contribué à m'orienter vers les sciences pures, qui correspondaient plus à mon tempérament de toute façon, plutôt que vers l'ingénierie. Mais plus modestement, m'ont simplement ému, bouleversé, dans la vingtaine, et pour le reste de ma vie, oui! A la Recherche du Temps Perdu, The Alexandria Quartett, La Hammerklavier de Beethoven, les sonates pour violon seul de Bach, Piaf, Félix!

    • Bernard Terreault - Abonné 4 juillet 2015 13 h 06

      Et Le Guépard de Lampedusa!

  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 5 juillet 2015 06 h 11

    … je sais …

    « Il est parfois bon de retourner voir de quoi sont faits ces paysages intérieurs. » (David Desjardins, Le Devoir)

    Parfois, ou toujours parfois ?, de ces paysages circulant entre deux ou plusieurs oreilles et de la vie s’émancipant et s’émerveillant, ça fait comme du bien de se les rappeler et, surtout, de savoir qu’ils alimentent toutes ces personnes qui, en quête de quelque « chose », sont appelées à connaître ce dont elles savent ou voudraient savoir (A).

    Soudainement ou maintenant …

    … je sais … - 5 juillet 2015 -

    A : https://www.youtube.com/watch?v=orDR4JA91F4

  • Denis Paquette - Abonné 5 juillet 2015 11 h 40

    Il faut bien que le savoir serve a autre chose qu'a des émotions du moment

    Je dois admettre que je ne lis pas beaucoup de ces temps-ci, peut etre suis-je a l'âge des bilans, mon passé de lecteur étant tres vaste et diversifié, un jour quelqu'un m'a dit le savoir c'est ce qui reste quand tu as tout oublié depuis ce temps, je n'arrete pas de repasser sur mes pas, je suis toujours en train de traverser le monde ancien, et nouveau pour la millieme fois, et quand je n'en puis plus, c'est la musique qui est ma soupape, les musiciens de jazz des années soixantes ont tellement explorés le monde, actuellement je suis devenu un fan des grandes voix, j'ai l'impression que le savoir passe par la voix qui te fait intégrer des nouveaux sons, il faut bien que le savoir serve a quelque chose