Est-il possible d’humaniser les conflits militaires?

Jean-François Caron parle d’un dilemme éthique : tuer une personne blessée et désarmée est illégitime, mais la laisser souffrir, en sachant qu’elle n’est pas guérissable, l’est tout autant.
Photo: Renaud Philippe Le Devoir Jean-François Caron parle d’un dilemme éthique : tuer une personne blessée et désarmée est illégitime, mais la laisser souffrir, en sachant qu’elle n’est pas guérissable, l’est tout autant.

La guerre, c’est toujours laid, brutal et déplorable. Or, « ce qu’il y a de pis, écrivait Voltaire, c’est que la guerre est un fléau inévitable ». Est-il possible, malgré tout, de moraliser ce déferlement de violence ? Le politologue Jean-François Caron s’attaque à cette grave question dans La guerre juste, un essai de philosophie morale.

De nombreuses normes internationales encadrent les actions guerrières : distinction entre combattants et civils, traitement humain des prisonniers de guerre, interdiction de la torture, etc. Toutefois, ces normes, souvent transgressées, sont parfois datées et ne prennent pas toujours en compte les réalités des conflits contemporains. Caron, dans le style limpide qui caractérisait son précédent essai portant sur la politique étrangère canadienne (Affirmation identitaire du Canada, Athéna, 2014), aborde justement ces nouveaux enjeux, dans le but d’actualiser la réflexion sur le concept de guerre juste. Le parcours est très éclairant.

Privatiser la guerre

Phénomène méconnu, la présence de firmes militaires et de sécurité privées sur les champs de bataille est de plus en plus imposante. Lors de la guerre du Golfe, en 1991, on trouvait 60 soldats issus des armées nationales pour un employé de firme privée. En 2011, « le nombre de militaires privés avait même dépassé celui des soldats nationaux » dans les forces engagées sur le sol irakien. Les armées nationales, aujourd’hui, fonctionnent donc à la manière du partenariat public-privé. Les politiques d’austérité incitent les États à sous-traiter l’engagement militaire.

Cette nouvelle réalité entraîne plusieurs problèmes éthiques, notamment l’impunité des acteurs privés et l’influence du privé dans l’élaboration des politiques de défense. Ces problèmes, écrit Caron, ne sont toutefois pas insurmontables.

Il y a pire : les firmes privées, motivées par le profit, ne sont pas soumises à la sanction démocratique et foulent aux pieds les critères de la guerre juste : légitime défense et souci humanitaire. Ces firmes servent parfois des régimes injustes (Mobutu, Kadhafi) et « n’ont aucun intérêt à contribuer à la cessation des conflits » qui les enrichissent. En Sierra Leone, par exemple, deux firmes « auraient accepté des contrats de deux groupes opposés dans un même conflit ». Privatiser la guerre, on le voit, ne contribue certes pas à la moraliser.

Les normes imposent, sur le champ de bataille, de respecter les soldats blessés. Que penser, alors, de ces militaires qui tuent un combattant très gravement blessé, allié ou ennemi, dans le but de mettre fin à ses souffrances ? Caron parle d’un dilemme éthique : tuer une personne blessée et désarmée est illégitime, mais la laisser souffrir, en sachant qu’elle n’est pas guérissable, l’est tout autant.

Le meurtre par compassion n’est pas permis dans le Code de justice militaire. Caron, pourtant, le défend, en faisant appel au principe de désobéissance éthique, qui impose à un soldat de désobéir à un ordre illégal. Deux critères doivent cependant être respectés : le meurtre doit être animé par la compassion, et non par l’utilité militaire, et la victime ne doit pas être soignable.

Robotiser la guerre

L’exercice de cette désobéissance suppose le soldat capable de jugement moral. Or, actuellement, dans une intention de créer des « supersoldats », des armées expérimentent des médicaments qui altèrent les capacités psychiques des combattants. Certaines de ces drogues permettraient d’éliminer l’anxiété et la peur, voire d’effacer les souvenirs.

S’il considère acceptables des techniques externes au corps humain, comme cet exosquelette qui augmente la force et l’endurance, Caron rejette, d’un point de vue éthique, les médicaments qui affectent le libre arbitre des soldats, les rendant ainsi non criminellement responsables d’éventuels crimes de guerre.

Pour des raisons semblables, le politologue conteste le caractère moral des robots militaires autonomes, c’est-à-dire capables d’opérer sans contrôle humain. Il exprime des réserves quant à l’utilisation des drones (une arme non autonome), mais en reconnaît la légitimité si et seulement s’ils servent comme stratégie de dernier recours pour protéger des civils, ce qui n’est pas le cas actuellement.

Caron, dont la morale se veut pragmatique, en arrive à la même conclusion en ce qui concerne la torture, qui ne serait acceptable que comme dernier recours, dans une situation d’extrême urgence, pour sauver des civils. Sa réfutation de l’inutilité de la torture est toutefois peu convaincante.

Faut-il, enfin, négocier avec les talibans, en Afghanistan, tout en sachant que, même s’ils prétendent vouloir rejeter le terrorisme, ils réservent un traitement inique aux femmes ? Dilemme éthique, encore une fois, qui consiste à choisir entre la pacification et un principe fondamental. Caron se dit prêt à ce compromis pragmatique, en comptant sur la démocratie afghane naissante pour améliorer la situation des femmes à long terme.

Fin connaisseur des multiples théories de la guerre juste, Jean-François Caron ne craint pas d’aborder avec transparence des sujets épineux qu’on préfère souvent oublier. Il choque parfois, mais toujours il fait réfléchir et se mouille. C’est méritoire.

Mon intention consiste à penser les tristes réalités de la guerre dans une perspective qui permettra […] de la rendre plus juste tant pour les combattants que pour les civils.

La guerre juste. Les enjeux éthiques de la guerre au XXIe siècle

Jean-François Caron, Presses de l’Université Laval, Québec, 2015, 158 pages



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