Chacun son chez-soi

Un «home» pour les uns, un chez-soi pour les autres, mais toujours un refuge et un jardin intérieur où cultiver un peu d’intimité en se donnant beaucoup de temps.<br />
Photo: Thinkstock Un «home» pour les uns, un chez-soi pour les autres, mais toujours un refuge et un jardin intérieur où cultiver un peu d’intimité en se donnant beaucoup de temps.

C’est l’été — un été caractériel, entendu — et on nous enjoint de mettre le nez dehors. Cette logique météorologique se contente de bien peu et, frappée par une crainte de l’extérieur qui n’a rien à voir avec l’agoraphobie, je consulte tantôt des sites gouvernementaux sur les tiques et la maladie de Lyme, tantôt sur les djihadistes et le terrorisme. Dehors. Le lieu de toutes les anxiétés et de tous les possibles ; Faith Popcorn l’avait prédit dans les années 1990 en inaugurant le mot cocooning. Même à la plage, nous n’aurons plus jamais l’esprit tranquille. L’été est foutu, si vous voulez mon avis. Aux abris, tous !

Les déroutes domiciliaires du 1er juillet et sa horde de sans domicile fixe temporaires, de migrants volontaires et de nouveaux arrivants, ne font que confirmer notre besoin atavique de nous poser quelque part, chez nous dans notre chez-soi. Dans la pyramide de Maslow, la maison arrive en seconde place, avec le besoin de sécurité, après avoir mangé et dormi (et « liké » sur Facebook, penseront certains).

« À l’écart d’un univers social saturé d’impuissance, de simulacre et d’animosité, parfois de violence, dans un monde à l’horizon bouché, la maison desserre l’étau. Elle permet de respirer, de se laisser exister, d’explorer ses désirs », écrit la journaliste Mona Chollet dans son récent essai Chez soi. Une odyssée de l’espace domestique. Casanière avouée et assumée, Chollet nous fait voyager sur les ailes de l’intimité véritable, décrit les empêcheurs de tourner en rond, les bouffeurs de temps, tout en se moquant bien des édits féministes qui ont fait du logis le refuge un peu boudé de la folle et de la fée. Je me réclame des deux à la fois.

Le charme de l’art domestique

Nous, les casanières, sommes toutes un peu filles de Colette (la reine de l’art domestique, culinaire, floral et même animal) et de Martha Stewart. Je suis nouvellement fascinée par l’univers parfait de Mimi Thorisson, blogueuse et star culinaire établie dans le Médoc. Je connais quelques adeptes du cocooning quatre saisons qui, comme moi, daignent étendre leur royaume au jardin durant l’été. Tout au plus nous apercevrez-vous au marché. Foin des festivals, des foires et des attroupements. Nous faisons insulte aux organisateurs, G.O. en tous genres, et à leur carrousel circassien. Mona Chollet parle même de mouvement perpétuel hypnotique : « Le terrain garantirait la pertinence et l’ouverture d’esprit, alors que la sédentarité dénoterait un repli coupable menant inévitablement à l’erreur et à l’abrutissement. »

Feu mon ami l’Anglo possédait davantage que quiconque cet art de tout assembler, déco, couleurs, objets, éclairages selon la saison, patine et poussière, musique d’ambiance variant avec l’humidité, jardin anglais (of course !) et pouce vert pour les plantes d’intérieur, odeurs d’encens, vêtements choisis, désordre étudié, objets à déplacer pour les redécouvrir (car on finit par ne plus être étonné). La bouilloire qui siffle, le thé qui infuse ; lorsque je lui demandais à quoi il s’occupait, réponse invariable : « Oh, just puttering around ! ». S’affairant délicieusement, réparant une bricole, effaçant le fouillis ou le créant, c’était selon.

Il était maître du temps, toujours en retard sur le nôtre, butler imperturbable de la mise en scène, absent des réseaux sociaux et présent à son monde, un théâtre domestique où il faisait bon se déposer.

Le sens de la maison dépasse largement l’esthétisme. On se sent chez soi, chez l’autre, pour des raisons qui ne s’expliquent pas, mais exhalent un parfum de familiarité, de déjà-vu, de confort mental tout autant que physique.

Ailleurs, c’est meilleur ?

Comme l’escargot ou la tortue, je travaille de chez moi ; j’ai ma maison sur mon dos. Ce qui rend mon côté domestique un chouïa plus sympathique : « Les écrivains, ou les artistes en général, sont aussi les seuls casaniers socialement acceptables. Leur claustration volontaire produit un résultat tangible et leur confère un statut prestigieux […] », note Mona Chollet. Elle soulève combien nous sommes encouragés à investir dans un canapé douillet, payable par mensualités durant des années, mais que lorsqu’il s’agit de s’en servir, c’est une autre histoire. Car, voilà, le temps libre nous fait défaut.

Des moments creux pour profiter de son intérieur, l’astiquer un peu, voir à tout ce qui manque et nous interpelle muettement, il n’en reste plus beaucoup. « Le temps est le trésor vital des casaniers. Pour les processus qu’ils espèrent enclencher, il leur en faut beaucoup, bien plus que les normes sociales ne sont disposées à leur en accorder ».

Et c’est bien là où les vacances se glissent comme une bouée de sauvetage sous le naufragé : nous espérons flotter, en tirer du temps pour profiter du… temps. Mona Chollet prétend que la félicité consiste à en perdre la notion. Pour certains, un peu honteux, ce sera se réfugier dans un intérieur si souvent négligé et déserté. Enfin, ces livres sur la table de chevet auront une chance d’être ouverts — il existe un nom, m’apprend la journaliste au Monde diplomatique, pour ces livres achetés et jamais lus : tsundoku, en japonais. C’est une tendance lourde en édition, semble-t-il.

À tous ces vacanciers qui ne broncheront pas de chez eux cet été, à tous ces épuisés de la dernière chance qui rêvent de voyager, mais n’en ont pas l’énergie ou le fric, à tous ces mordus de mots croisés, de casse-tête, de sudokus ou de patiences, vivement le balcon, le patio, la terrasse ou le jardin, voire la galerie moustiquaire. À vous les rituels du quotidien, la répétition secrète d’un culte échappant aux agités de tous poils. Ici, au moins, on sait qui l’on est et à quelle enseigne on loge sur Google Map : Saint-Surplace.

L’être humain est le seul animal à être un artiste, et l’art d’habiter fait partie de l’art de vivre. Une demeure n’est ni un terrier ni un garage.

Je rentre rarement chez moi. Du matin au soir, je suis là.

Une journaliste casanière : voilà un oxymore embarrassant. Je suis à peu près aussi crédible qu’une charcutière végétarienne.

Savouré : le blogue de Mimi Thorisson, « Manger », écrit en anglais pour faire rêver les Américains d’une France popote et terroir (le Médoc), idyllique, où le mari prend les photos exquises, élève des chiens, où les enfants (cinq !) participent à l’élaboration des recettes, où la vie semble sortir tout droit d’un film de Bertrand Tavernier (Un dimanche à la campagne). Ça ne coûte pas cher de rêver. Le livre de cuisine À la table de Mimi sera traduit chez Hachette cet automne.

 

Aimé : ce chapitre du livre de Mona Chollet Chez soi (un délice qui décomplexera tous les casaniers) consacré à Mimi Thorisson. Elle y analyse l’hypnose du bonheur familial généré par Mimi tout en effleurant la notion de féminisme au passage.

L’éternel fantasme de la femme parfaite « dont la vie de famille se résume à une longue suite de plaisirs et qui offre à sa progéniture une enfance de rêve » nous pourchasse toutes. Et Mimi existe pour nous le rappeler.

 

Acheté : le dernier Psychologies magazine, un hors série « Le grand guide du bonheur » (mai-juin 2015-en kiosque), dont le rédac chef invité est nul autre qu’Alexandre Jardin. Être heureux grâce à la foi, l’art, la méditation, la marche, le triathlon, le travail, le sexe, un bon repas, le courage d’être soi : tout ce numéro est consacré à ce sujet si prolifique. Les commentaires d’Alexandre Jardin éparpillés un peu partout sont réjouissants. À lire un jour de pluie dans un vieux sofa confortable qu’on n’ose plus jeter.

JoBlog

La tyrannie du réel

— La madame sur Facebook n’a pas aimé que tu te fasses attacher dans une séance de bondage sado-maso japonais, la semaine dernière ! Elle trouvait que tu te mettais en scène et que tu devrais peut-être parler de phénomènes sociaux plutôt que de perversités locales.

— Ah oui ? En fait de phénomène social, je ne connais pas plus tendance que Fifty Shades of Grey et Game of Thrones, en ce moment. Dans les deux cas, la torture et le sexe sont intimement liés… si tu me passes l’expression.

— Oui, mais pourquoi le faire toi-même ?

— Parce que c’est la seule façon d’en parler de manière pertinente. Dans la mesure du possible, je pratique le journalisme gonzo depuis plus de 30 ans. Tu iras voir sur Wikipédia, c’est une approche où son auteur se prête volontiers à l’épreuve du réel plutôt que de se placer en observateur « objectif ». Ce qui explique que depuis 30 ans, j’ai fait toutes sortes d’expériences qui ne correspondent pas à ma nature profonde, plutôt casanière. J’ai fumé de la Salvia avec Languirand dans un café, essayé du Viagra, trecké humanitaire avec des féministes au Népal, médité dix jours dans une « secte » bouddhiste, mangé tout ce qui se mange et même pris un bain avec Alexandre Jardin. Tsé ?

— Oui, je te connais, tu es plutôt scones et « four o’clock tea ».

— Tu reprendrais de la confiture de cassis ? J’ajoute juste un peu de beurre en fin de cuisson pour lui donner un fini lustré.
4 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 3 juillet 2015 01 h 11

    Le chez-soi

    Bonjour madame que j'aime votre terme d'aujourd'hui, le chez-soi, la meilleure thérapie et le meilleur compagnon qui puisse exister, j'ai appris de mes parents, avec les années j'ai appris qu'avec un chez-soi on n'est jamais seul, que le chez soi est une présence, et un jour ca devient son petit paradis personnel, des arbres plantés a vingt ans sont aujourd'hui a soixantedix ans de superbes sentinelles, jeune beau et fringants, on peut presque dire qu'ils sont dans un temps quasi éternel nous apprenons vite a faire la différence entre ce qui dure et ce qui ne dure pas, ce petit pavillon construit il y a cinquante ans debout et solide quel plaisir , ces fleurs qui reviennent année apres année quel reconfort toujours aussi belles etcharmantes, tous ces petits fruits qui s'offre a vous comme des cadeaux du ciel,oui un chez soi pour faire un bout de chemin avec des compagnons , n'y a-t-il pas meilleur compagnons et moyen de bien vivre sa vie, même seul et malade ce sont les meilleurs ils préservent des secrets que vous etes le seul a connaitre

  • Robert Godin - Abonné 3 juillet 2015 06 h 32

    Chez soi

    Merci, JoBlo. Sans compter tous les cauchemars que l'on doit subir dans la circulation sur nos routes engorgées, fermées, trouées, en construction...qui nous incitent fortement à rester bien sagement chez soi.
    R

  • Claudette Gascon - Abonné 3 juillet 2015 09 h 36

    Le meilleur, c'est ce qu'on y met...

    Belle et saine chronique. Oui, j'aime sortir, mais je travaille et je me prélasse, je souris d'aise, je réfléchis, j'astique et j'éclate de rire chez moi. La musique, les fines herbes, les couleurs, la lecture et les bonnes odeurs me rendent joyeuse. Beaudelaire a déjà parlé d'une « sensualité claustrale ». C'est cela même.

    Claudette Gascon, abonnée

  • Fernande Cordeau - Inscrite 3 juillet 2015 09 h 45

    Saint-Surplace

    Je suis aussi d'avis que c'est chez-soi avec la personne la plus importante pour soi,c'est-à-dire soi,qu'on est le mieux