Succès africains

On s’est habitués à beaucoup de ronron venant des organisations francophones. À tel point que je ne m’attendais pas à grand-chose de la table ronde « La stratégie économique pour la Francophonie : une ambition pour une mondialisation équilibrée » dans le cadre de la Conférence de Montréal, début juin.

Ô surprise, il en est sorti quelque chose ! Certes, quelques intervenants, cédant à la coutume, ont déblatéré sur le voeu pieux de la « mondialisation équilibrée ». Heureusement, le consultant mauricien Dev Chamroo est venu brasser la cage en racontant comment cette île de 1,2 million d’habitants s’est positionnée pour devenir le Hong Kong de l’océan Indien.

Au moment de l’indépendance en 1968, tout allait de travers pour cette ancienne colonie britannique : 25 % de chômage ; monoculture de canne à sucre, quinze familles contrôlant toute l’économie ; main-d’oeuvre de fonctionnaires et de paysans ; 90 % des capitaux aux mains des étrangers. « Tous les ingrédients d’une catastrophe économique étaient réunis », a-t-il expliqué.

Et pourtant, 47 ans plus tard, ce petit pays, cinq fois la taille de la ville de Montréal, exporte pour 7,7 milliards de dollars vers 123 pays. Dans cette économie diversifiée, les services comptent pour 72 % de l’activité. La canne à sucre ne représente plus que 1,2 % du PIB. Les Mauriciens contrôlent 80 % des capitaux. Leurs 125 000 entreprises, dont 80 % de PME, manquent de main-d’oeuvre. Ils en sont désormais à investir quatre milliards de dollars dans 23 pays du continent, dont Madagascar et la Côte d’Ivoire. À tel point que le rêve d’une Hong Kong de l’océan Indien ne semble plus irréaliste, même si on en est encore loin.

La recette ? Les spécialistes se l’expliquent mal. Maurice, c’est l’histoire d’un pays qui n’avait rien et qui a trouvé les bons segments. Les Mauriciens, ayant étudié le cas de Taïwan et de Singapour, ont d’abord misé sur le manufacturier textile — de quoi employer une large main-d’oeuvre peu qualifiée. « À un moment donné, nous étions même le troisième producteur mondial de pull-overs alors que nous ne produisons pas de laine », raconte Dev Chamroo. Le gouvernement a aussi misé sur une solide diplomatie économique dans tous les forums internationaux, afin de défendre ses positions et se faire valoir.

Le cas du Maroc

Un autre intervenant, Mohamed Chafiki, directeur des études et des prévisions financières au ministère de l’Économie et des Finances du Maroc, est venu raconter un autre succès. Car si les révoltes du Printemps arabe ont largement épargné le Maroc, en 2011, c’est parce que les jeunes Marocains instruits travaillent alors que l’emploi était bouché en Tunisie et en Égypte. Le royaume s’est taillé une place dans la fabrication automobile, l’informatique et les télécommunications. En plus de miser lourdement sur la formation et l’enseignement, le Maroc a lancé son propre Plan Nord en investissant largement dans le nord du pays, construisant, par exemple, un des plus gros ports de la Méditerranée. « Ça marche, dit-il, parce qu’on s’est ouverts sur nous-mêmes et sur notre propre potentiel. »

Résultat des courses : les Marocains jouissent d’un taux de croissance de 5 % par an depuis 15 ans. Les services représentent près de 60 % de l’économie. Le pays, qui fabrique 40 000 voitures par an, est le premier pays du continent à s’établir dans la chaîne mondiale de l’automobile. Le Maroc est en train d’intégrer le commerce africain et développer son arrière-cour, notamment à travers son secteur financier — il y a une Bourse à Casablanca — et Maroc Telecom, qui investit un peu partout en Afrique.

Ces deux pays champions sont bien la preuve que la francophonie économique non seulement existe, mais peut avoir de l’ambition. Ils préfigurent l’Afrique de demain. On tomberait néanmoins dans le jovialisme si l’on en concluait que tous les pays africains peuvent se qualifier de pays émergents. Certes, l’investissement est maintenant cinq fois plus important que l’aide au développement, mais bien des pays se débattent avec la misère et ont besoin de cette aide. « Nous manquons de routes, d’infrastructures, d’énergie », est venu rappeler le Béninois Yacoubou Bio Sawé, directeur du cabinet du président de la banque ouest-africaine de développement. « À Washington, les grandes agences octroient les fonds, mais ils ne viennent pas aux banques régionales de développement, et on ne sait pas ce qui les empêche », dit-il.

« La francophonie économique existe, nous avons une stratégie et elle commence à avoir un début d’exécution », dit Étienne Alingué, directeur à la Francophonie économique à l’Organisation internationale de la Francophonie. « Il y a beaucoup d’échanges entre l’Afrique et l’Europe ou les États-Unis, mais les pays africains échangent peu. D’où l’importance de ce qui émerge de Maurice et du Maroc. »

Car comme le disait Dev Chamroo : « L’Afrique est le continent de l’avenir et elle le restera longtemps si rien n’est fait. »

1 commentaire
  • Denis Paquette - Abonné 29 juin 2015 10 h 05

    Les croyances et l'histoire, ça vous dit quelque chose

    Un dossier intéressant, dommage que ce soit qu'une partie de l'Afrique, ce sont vraiment des pays de l'extrême, sur 52 pays il en a de toutes les cultures, enfin, a vous d'aller voire pourquoi, j'ai toujours pensé que les croyances et l'histoire y sont pour beaucoup