Le dépassement selon Helen Doyle

La chanteuse tchétchène exilée au Québec Birlyant Ramzaeva (à l’accordéon), dont la bataille pour sauver sa culture fait écho aux luttes pour tous les héritages, avec la cinéaste Helen Doyle en 2008.
Photo: Marie-Hélène Tremblay Le Devoir La chanteuse tchétchène exilée au Québec Birlyant Ramzaeva (à l’accordéon), dont la bataille pour sauver sa culture fait écho aux luttes pour tous les héritages, avec la cinéaste Helen Doyle en 2008.

Parfois, dans la foulée des célébrations de la fête nationale, qui vibre en musique et défilés avec les clameurs du party, je m’offre le plaisir, loin de la foule déchaînée, d’un rapport plus intime avec des oeuvres québécoises.

Déjà en vacances ou presque, libre en un temps suspendu, les pieds agrippés à la terre de chez nous, avant l’envol vers des cieux étrangers ; que je t’étire ce 24 juin auprès d’artistes témoins de notre identité fuyante ! Ils parlent en filigrane du Québec, soulèvent ses racines, déblaient son présent en marche, épousent ses poussées vers l’ailleurs.

Au fait, en parleront-ils si bien après cette coupe de 2,5 millions de dollars dans le portefeuille du Conseil des arts et des lettres du Québec, annoncée cette semaine ? Et Bonne Saint-Jean avec ça aux artistes de la part du ministère de la Culture ! Comment imaginer que l’on puisse sabrer les structures du CALQ sans atteindre tôt ou tard les créateurs ?

J’ai pris rendez-vous avec l’oeuvre d’une de ces artistes-là. Puisant souvent aux bourses des différents Conseils des arts, Helen Doyle en aura prouvé l’absolue pertinence.

Plusieurs ont vu l’an dernier Dans un océan d’images (tout juste sorti en DVD), indispensable documentaire où de grands photographes et artistes visuels traquent le sens de leurs images de guerre et de tragédies. Mais la cinéaste mérite d’être redécouverte sur la durée.

Rapporter des bouts de nuages à ceux qui restent au sol

Dans mon Québec natal, Helen Doyle avait fondé avec Hélène Roy et Nicole Giguère le collectif Vidéo Femmes en 1974, alors que le cinéma, même à l’ONF, demeurait avant tout fief masculin. Ces filles-là auront affronté sans moyens des sujets tabous sur les femmes : le viol, la maladie mentale, la dépression, le harcèlement, etc. On les admirait sans assez leur dire.

J’ai cerné Helen Doyle de plus près dans le coffret-monographie La liberté de voir : bel ouvrage truffé d’illustrations, récemment publié au Remue-ménage avec le concours de Vidéo Femmes sous la direction de Roger Bourdeau. Recueil de témoignages, entretiens d’Helen Doyle avec la journaliste Francine Laurendeau, il offre en prime à voir les films importants de son parcours.

Vidéo Femmes, son berceau, fusionnait en février dernier avec Spirafilm, laissant mille nostalgies dans son sillage, alors l’hommage à Helen Doyle se double forcément d’un coup de chapeau à ces filles formidables, dont Lise Bonenfant, la généreuse gardienne du fort.

Documentaires, docufictions, poèmes visuels en enfilade ; par ici le festival Doyle maison ! Quarante ans à filmer les luttes d’émancipation féminine (où rien n’a changé en profondeur), les conflits du monde, l’art en mouvement, les espoirs collectifs qui peu à peu prennent l’eau, sur touche d’onirisme et de réminiscences !

Combien de baby-boomers se sont assoupis dans le confort et l’indifférence ? Pas Helen Doyle à la caméra comme une arme au poing. Ses films montrent des êtres en dépassement, qui écartent les barreaux des frontières sociales, pour mieux s’envoler et rapporter des bouts de nuages à ceux qui restent au sol.

Son documentaire Les messagers, sur des artistes engagés, de Susan Sontag à Nigel Osborne, en résistance jusque sous les bombes, devrait être au programme de toutes les écoles.

À l’heure d’aborder l’univers pas si rose des êtres trop en chair, elle a la patte rieuse, injecte dans Je t’aime gros, gros, gros des costumes fous, des couleurs, un humour avec des modèles d’une ronde beauté à faire chavirer Rubens et Renoir.

Des images de ses films personnels et universels s’accrochent à l’esprit pour n’en sortir jamais : la jeune et ardente Pol Pelletier parlant de maladie mentale et de création dans Les mots/maux du silence en 1982, la comédienne Luce Guilbault se sentant renaître dans les coulisses d’une captation de La nef des sorcières en 1975. Ou vingt ans plus tard, ce petit garçon sur son tricycle du Rendez-vous de Sarajevo qui répète en criant au milieu des ruines de sa ville en guerre : « C’est terrible et merveilleux ! C’est terrible et merveilleux ! »

Sans compter cette extraordinaire chanteuse tchétchène exilée au Québec, Birlyant Ramzaeva, dont la bataille pour sauver sa culture fait écho aux luttes pour tous les héritages. Et donnez-nous ici la moitié de son courage !

L’oeuvre d’Helen Doyle en mille facettes invite à ne jamais baisser les bras. On l’aime gros, gros, gros pour ça aussi.

Si Charlevoix m’était conté

Dans mon périple québécois, j’ai retrouvé aussi le Charlevoix des étés de mon enfance et de mon adolescence, à travers un livre publié chez GID, écrit par Jean Cimon, longtemps urbaniste à la Ville de Québec. Ça s’intitule Le temps de Charlevoix et c’est remarquablement illustré par Marc Boutin.

Entre les évocations de l’enfance de l’auteur à Saint-Irénée, un pèlerinage sur les traces de son aïeul Hubert Cimon et des chapitres historiques s’insère le souvenir de grandes figures qu’il a fréquentées : de Françoys Bernier, le fondateur de l’Académie de musique du Domaine Forget à Saint-Irénée, au monseigneur poète de Saint-Joseph-de-la-Rive Félix-Antoine Savard, le père de Menaud, maître-draveur, Jean Leblond, et sa femme Catherine Reid, qui ont changé les modes d’agriculture et la gastronomie du coin et peut-être du Québec, un coup parti. Vivants ou morts, ses fantômes sont aussi les miens.

Voguant sur ses goélettes au long des époques, on rencontre le sénateur Rodolphe Forget (le père de Thérèse Casgrain), l’un des fondateurs du Charlevoix moderne doublé d’un homme d’affaires pas toujours scrupuleux mort en 1919. Et à La Malbaie revit l’aigre et mélancolique Laure Conan, première romancière québécoise, auteure d’Angéline de Montbrun en 1881.

Se profile bientôt à L’Isle-aux-Coudres la longue silhouette d’Alexis Tremblay, héros de Pour la suite du monde de Perrault et Brault. Jean Cimon découvrit avec lui en 1946 des restes humains du cimetière des marins français, sous l’ancien régime.

Entre les pages, ajoutez l’odeur des foins salés, le cri des anciennes cornes de brume et les bélugas, si omniprésents dans le fleuve avant son déclin par la pollution des hommes.