Heureux qui comme un vigneron…

Le stress? Connais pas!
Photo: Jean Aubry Le stress? Connais pas!

De tout repos, le métier de vigneron ? Pas si sûr ! Sans doute moins stressant qu’un plongeur tentant d’arrimer une plateforme de forage au large dans la mer du Nord par 200 mètres de fond ou qu’un laveur de vitres balancé aux quatre vents au 241e étage d’un gratte-ciel new-yorkais. Mais quand même. Un millésime, une saison végétative, c’est tout ce dont dispose l’homme ou la femme du vin sur le terrain pour 1) assurer la trésorerie ; 2) fournir sa clientèle ; 3) garnir les stocks en cas de coup dur.

À chacune des visites effectuées sur place, une question s’impose derechef : « Quel est pour vous l’aspect le plus stressant dans votre métier de vigneron ? » Les réponses sont étonnantes. Il y a bien sûr le gel, toujours possible avant les saints de glace (11, 12 et 13 mai dans l’hémisphère Nord) et qui a une incidence directe sur l’ébourgeonnage ; la grêle, parfois virulente, qui peut décimer la vendange courante et altérer celle à venir ; la date des vendanges, souvent coincée à l’intérieur d’une fenêtre si étroite que le vigneron se lève la nuit pour goûter les baies de raisin à la vigne ; la pourriture et autres mildious qui, si on ne fait pas gaffe, galoperont à la vitesse de l’étalon si on laisse courir ; le chevauchement des fermentations alcooliques et malolactiques ; la gourmandise des sangliers qui prennent la vigne pour un bar ouvert ou encore, ces factures toujours impayées par des clients sans scrupule. Ce qui n’est pas le cas de la SAQ qui elle, paie toujours rubis sur l’ongle.

Il y a aussi le stress que vous n’aimiez pas le vin, vous, consommateur. Mais ça, le vigneron ne le dit que rarement, cantonné dans une espèce de modestie doublée d’une réserve qui l’honore. À moins qu’il « cuisine » son produit pour séduire un marché précis et surfe sur l’effet de mode du moment, mais ça, c’est une autre histoire. Son « bébé » est-il parvenu à bon port, servi dans les bons verres, au bon moment, à la bonne température ? Autant de petites craintes grugeant l’effort investi pour livrer le meilleur vin qui soit.

Que dire aussi de ce stress généré cette fois par la critique, ces ratés sympathiques, comme le chantait notre troubadour national. À titre de vigneron raté (comme j’aime malicieusement à décrire mon métier de critique), j’ai tout de même de la difficulté à imaginer cette même presse du vin — et ça s’est déjà vu ! — donnant des leçons au vigneron sur sa façon de faire son vin. Oui, oui ! De faire son vin ! Demanderait-on à Anaïs Nin ou à James Joyce de réécrire leurs chaudes confidences érotiques ou à Michel Tremblay de troquer ses Belles-Soeurs pour ses Beaux-Frères ? Moi, je serais vigneron, je dirais à ces journalistes d’aller se faire cuire un oeuf !

Mais toute vérité est-elle bonne à dire pour autant ? Rien de moins honnête que de terminer une dégustation avec un vigneron en lui disant que son vin est simplement… intéressant. Intéressant oui, comme dans : « Pas terrible, mais comme je suis sous votre toit, je ménage mes propos sur votre vin qui passe difficilement la rampe, hélas. » Une Croate qui me demandait (en anglais) ce que je pensais de son pinot noir, et à qui j’avais répondu qu’il était trop boisé, s’était retournée vers son père pour lui signifier vertement, mais en croate cette fois : « Tu vois, je te l’avais bien dit que tu exagérais sur le bois ! », avant de nous fausser compagnie en claquant la porte, précédant un repas qui s’annonçait pourtant des plus prometteurs. Manque de diplomatie de ma part ? À mon sens, mieux vaut dire que se maudire de n’avoir pas dit. Cela dit, le repas était succulent.

Faiveley en Bourgogne

Parmi les grandes maisons bourguignonnes, je pourrais aisément citer Drouhin, Jadot, Latour, Bouchard Père Fils, Chanson ou Boisset. Vous les connaissez parce que leur nom donne déjà cette garantie qu’il existe, dans l’offre touffue des vins de Bourgogne, des valeurs sûres pour ne pas dire incontournables. Je pourrais aussi citer la maison familiale Faiveley pour les mêmes raisons. Ici, les vins ne sont pas « qu’intéressants », ils intéressent les sens.

À Nuits-Saint-Georges, la maison Faiveley (1825) est gérée, depuis 2005, par Erwan sous l’oeil toujours vigilant du paternel François et de Bernard Hervet, anciennement de chez Bouchard Père. Forte de quelque 130 hectares dont 35 en premiers crus et 10 en grands crus sans compter les fermages et autres trésors en côte chalonnaise, cette maison que j’ai toujours placée en tête de liste vinifie et embouteille un nombre impressionnant de climats et de lieux-dits. En juillet 2015, la société confortera ses positions sur Chablis avec l’acquisition de la maison Billaud-Simon et ses 17 hectares de vignoble de premier plan.

Ici, les vins, lents à se faire et très astucieusement boisés, développent un discours précis du terroir, surtout en Côte-de-Nuits. Des vins qui passeront inaperçus sur des palais habitués au concentré de fruit. Sobres, discrets même, ils donnent l’impression de chuchoter. Affranchis cependant de leurs pulsions de jeunesse, ils tracent une ligne claire, très pure. « Les 1990 ne sont toujours pas prêts », confiait d’ailleurs Erwan qui précisait aussi que « l’activité de négoce qui a toujours cours aujourd’hui (10 %) ne sert qu’à “mouiller” le parc de fûts laissé libre après les mises en bouteilles ». Une démarche cohérente et réglée au quart de tour.

Parmi les beaux flacons offerts, je vous invite à déjà faire sauter le bouchon du classique Bourgogne Blanc 2012 (21,65 $ – 966697), qui s’ouvre lentement sur un très séduisant fruité de poire-pêche blanche, appuyé d’une rondeur et d’une acidité discrète (5) ★★★ ou, en rouge, ce Clos des Myglands 2012 du côté de Mercurey (40 $ – 147959), bien étoffé celui-là, aux tanins fermes mais mûrs dont la profondeur de bouche nuancera avec le temps un registre tertiaire très prometteur (5+) ★★★1/2 ©. Enfin, en attendant les superbes Gevrey-Chambertin 1er Cru Cazetiers 2013 et Charmes-Chambertin 2013 à venir (tous deux (10+) ★★★★ ©), croquez dans ces autres mercureys Les Mauvarennes 2013 (24,35 $ – 864629 – (5) ★★★) et La Framboisière 2013 (33 $ – 10521029 – (5+) ★★★1/2 ©), ni très larges ni trop solides de structure, plutôt finement dentelés, élégants même. Bref, mon type de Bourgogne !

Pérenniser le Bistro à Champlain

C’est sous l’aile de l’Estérel Resort qu’ira dormir pour mieux revivre la collection de vin de Champlain Charest riche de plus de 5000 flacons et dont pourront profiter les amateurs de libations fines lors de soirées animées par des sommeliers sous l’oeil de la nouvelle directrice du service des vins et compagne de Champlain, Monique Nadeau. Une cave à l’image des goûts de Champlain que tient à pérenniser, et même enrichir, l’équipe de l’Estérel Resort. Selon l’associé et directeur général M. Dallaire, « nous avons élaboré un très beau projet où Champlain Charest peut continuer à alimenter son oeuvre tout en nous passant le flambeau ». L’une des plus belles caves au Canada poursuit donc sur sa lancée, sans visiblement laisser poindre le moindre signe d’essoufflement. « Boire du vin n’est pas une maladie, la véritable maladie c’est d’en acheter, et dans mon cas cette maladie est incurable », aime d’ailleurs à dire l’impénitent Champlain, qui ne se prive d’ailleurs pas pour démarrer ses journées avec une flûte de bon champagne au bout des doigts. Sacré Champlain ! Vivre, la belle affaire !