Le grand Roberto

Sur le mur de la chambre du jeune amateur de sport, il y avait une grande affiche montrant Roberto Clemente glissant au troisième but sous les yeux de Brooks Robinson. Les Pirates de Pittsburgh contre les Orioles de Baltimore, il fallait que l’image ait été croquée pendant la Série mondiale de 1971. Et il n’était nullement étonnant que Clemente soit sauf : il n’était pas un voleur de buts, mais il n’avait pas son pareil pour prendre un coussin supplémentaire, transformer un simple en double, un double en triple, filer du premier au troisième sur un simple.

On avait beau détester les puissants Pirates avec leurs Willie Stargell et Al Oliver et autres Manny Sanguillen, Roberto Clemente forçait l’admiration. Ses coups frappés en flèche. Son bras dévastateur au champ droit. Il était la quintessence du joueur de baseball.

Quand Alex Rodriguez a réussi son 3000e coup sûr en carrière vendredi, il a rejoint Clemente au 28e rang de tous les temps. Il l’a dépassé le lendemain, mais il a quand même permis de rappeler son souvenir, celui d’un destin singulier, sans doute le plus susceptible de faire croire, justement, au destin.

L’ancien jeune amateur de sport s’en souvient avec une précision étrange : 31 décembre 1972, un dimanche. Il est dans la voiture familiale, qui arrive à l’église pour la messe hebdomadaire. À la radio, les nouvelles. On annonce qu’un avion chargé de matériel d’aide en partance de Porto Rico et à destination du Nicaragua, où un important tremblement de terre a eu lieu quelques jours auparavant, s’est écrasé en mer tout juste après le décollage. À bord se trouvait notamment Roberto Clemente. Ah non. Il avait seulement 38 ans.

Il est bientôt devenu évident que Clemente était mort près de sa terre natale. Son corps ne sera jamais retrouvé.

Mais que faisait-il dans cet avion ? C’est qu’il avait appris que du matériel acheminé lors d’expéditions précédentes avait été détourné par le régime d’Anastasio Somoza et ne s’était jamais rendu aux victimes du séisme. Clemente, qui n’était jamais à court de temps pour une cause humanitaire, espérait que sa propre présence sur place au Nicaragua contribuerait à changer les choses. Mais l’appareil avait un passé de problèmes mécaniques et il était en outre surchargé.

Ironie du sort, Clemente, qui faisait souvent allusion au fait qu’il fallait vivre le moment présent parce qu’on ne sait jamais ce que demain nous réserve et disait fréquemment à son épouse qu’il croyait qu’il allait mourir jeune, avait frappé son 3000e coup sûr dans les majeures à sa toute dernière présence au bâton en saison régulière. Il est resté là, à 3000 sur le nez, comme un signe du destin…

Pendant toute sa carrière avec les Pirates, de 1955 à 1972, Clemente ne l’a pas eue facile. (Fait à noter, ayant été recruté par les Dodgers de Brooklyn, il a porté en 1954 les couleurs des Royaux de Montréal, qui auraient tenté de le « cacher » provisoirement en le faisant peu jouer. Mais cela n’a pas empêché le directeur général des Pirates à l’époque, un certain Branch Rickey, le même qui avait embauché Jackie Robinson, de le découvrir et de le subtiliser aux Dodgers à l’occasion d’un repêchage.) Il était une sorte de pionnier pour les joueurs latino-américains. Et les commentaires désobligeants sur sa peau foncée — « Je ne crois pas à la couleur », disait-il — n’ont jamais manqué, tout comme les moqueries au sujet de son accent espagnol marqué. Des journalistes et commentateurs s’évertuaient de plus à l’appeler « Bobby », ce qui l’irritait grandement.

Des voix s’élèvent régulièrement pour réclamer qu’à l’instar du numéro 42 de Robinson, le 21 de Clemente soit retiré à travers le baseball majeur. Ce ne serait pas une mauvaise idée.

LE COURRIER DES IDÉES

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel.