Duel de vipères

Le chef libéral Paul Martin n'aime pas qu'on l'accuse d'être un conservateur déguisé en libéral ou encore qu'on mette en doute son intégrité et sa capacité de trancher. Il préfère se présenter comme un gestionnaire prudent, intègre, déterminé et doté d'une conscience sociale.

Depuis des mois, le Bloc québécois s'emploie à égratigner cette image, mais il n'a jamais réussi à irriter le camp Martin comme l'a fait le chef néo-démocrate Jack Layton. Ce dernier est devenu la cible numéro un des libéraux, au point d'avoir droit à une page sur le site Internet du PLC.

C'est que M. Layton a opté pour la méthode «coup-de-poing» et les attaques fleurant la démagogie. Tout a commencé cet automne avec sa page Web consacrée au choix d'un nouveau drapeau pour le parlement canadien qui serait inspiré d'un des pavillons de complaisance flottant sur certains bateaux de la Canadian Steamship Lines. Les libéraux ont grincé des dents mais passé outre.

L'irritation du clan Martin a grimpé de plusieurs crans le 13 décembre dernier quand, au lendemain de la formation du nouveau cabinet, M. Layton a exigé l'annulation de la réduction d'impôt promise aux entreprises le 1er janvier. Citant les documents budgétaires, il notait que «ce cadeau de Noël aux corporations» atteindrait 4,4 milliards de dollars.

Le gouvernement a rapidement répliqué en affirmant que la réduction ne serait que de 1,1 milliard. Le chiffre de 4,4 milliards, a-t-on expliqué, représente plutôt la différence entre les impôts payés en 2000, point de départ du programme quinquennal de réduction d'impôt, et ceux qui auraient été versés en 2004.

La nuance, peu évidente pour le néophyte, aurait dû sauter aux yeux d'un politicien d'expérience comme M. Layton, indique-t-on dans l'entourage de M. Martin. On n'avait pas cru bon la souligner auparavant. Jusqu'à récemment, les baisses d'impôt avaient la cote et le gouvernement aimait s'en vanter en utilisant les chiffres les plus avantageux. Quand ces derniers servent à illustrer une prétendue sympathie pour les milieux d'affaires, il en va autrement.

C'est d'autant plus dérangeant pour les libéraux que le message de M. Layton a semblé porter. Dans toutes ses entrevues de fin d'année, M. Martin a dû répondre à des questions sur ses affinités avec les milieux d'affaires, ce qu'il a fait en s'en prenant à son adversaire.

Il n'était donc pas étonnant, au retour des Fêtes, de voir les libéraux chercher à reprendre l'offensive. Ils ont créé un lien sur le site Internet du parti pour dénoncer les propos tenus par Jack Layton lors d'une entrevue à la radio anglaise de Radio-Canada. Selon eux, M. Layton exagère, déforme les faits, induit les Canadiens en erreur. Malgré ces accusations, le chef du NPD a pris l'affaire comme une fleur et y a vu une preuve que les libéraux commencent à le craindre.

La gravité des accrochages pourrait s'accentuer à la suite de la dernière sortie hier de M. Layton au sujet d'une enquête policière sur une affaire de drogue et de crime organisé en Colombie-Britannique. L'affaire très délicate a éclaté juste après Noël quand la police a saisi des documents dans les bureaux de deux adjoints de ministres provinciaux et effectué des perquisitions aux bureaux de deux membres de l'exécutif du PLC en Colombie-Britannique, Bruce Clark et Erik Bornman. La police a aussi contacté le président de la campagne Martin dans la province, Mark Marissen, pour lui demander des courriels qu'il aurait pu «innocemment» recevoir.

M. Marissen a indiqué à un quotidien torontois qu'aucun document demandé ne concernait le Parti libéral du Canada ou la campagne au leadership de M. Martin. Aucune accusation n'a de plus été portée et les mandats de perquisition sont toujours scellés.

De passage en Nouvelle-Écosse hier, Paul Martin a indiqué qu'il agirait «très rapidement» si l'enquête démontrait l'existence d'un lien avec son gouvernement. M. Layton lui demande davantage et veut qu'il suspende MM. Clark, Bornman et Marissen, le temps que l'enquête suive son cours.

Aucun ne fait pourtant l'objet d'accusation. M. Layton lui-même en convient mais leur retrait serait conforme aux usages, dit-il. Dans l'entourage du premier ministre, on rejette cette affirmation. Selon le directeur des communications, Mario Laguë, on agit de la sorte si les gens font l'objet d'accusation et non pas simplement pour avoir fait l'objet d'une perquisition. À son avis, M. Layton s'est encore permis une sortie sans fondement et à l'emporte-pièce.

Les conservateurs et alliancistes, absorbés par la création en mode accéléré de leur nouveau parti, ne sont pas restés silencieux. Le Bloc non plus. Mais leur ton plus dosé les a tenus à l'écart de la joute verbale de plus en plus virulente entre l'équipe Martin et Jack Layton.

Les libéraux nient réagir aussi vivement parce qu'ils se sentent menacés sur leur gauche, mais l'hypothèse est difficile à écarter. Les attaques de M. Layton ne sont pas toutes fondées — il accuse M. Martin, par exemple, d'être un «magnat du charbon» parce que ses bateaux en ont transporté, ce qui en ferait, à ce compte, un magnat de bien des matières premières —, mais les propos du chef du NPD frappent l'imagination et peuvent finir par imposer une image difficile à secouer avec le temps.

Les libéraux tiennent donc à réagir rapidement en semant un doute sur la crédibilité du chef néo-démocrate. Le pari est risqué. Chaque fois qu'ils corrigent les propos de M. Layton, ils y font indirectement écho. Or, le scepticisme de la population à l'égard des politiciens n'épargne pas le parti au pouvoir.

La méthode de Jack Layton le propulse à l'avant-scène, mais elle n'est pas sans danger non plus. Tout est affaire de dosage. S'il prend trop de libertés avec les faits dans le seul but d'être percutant, les électeurs s'en rendront compte et lui tourneront le dos.

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