Salmigondis

Ainsi donc, s’il faut en croire la ministre de la Justice du Québec, Stéphanie Vallée, le prochain délégué général du Québec à Paris pourrait porter le tchador. Je vois d’ici l’effet boeuf que cela aurait dans les réceptions diplomatiques. Entre les smokings Dior et les robes Lagerfeld, un Belphégor québécois traverserait la grande salle de la mairie de Paris. Le Québec passe déjà pour original à l’occasion, cette fois, il passerait pour un asile de demeurés.

Mais, n’ayez crainte, cela n’arrivera pas. Si jamais un candidat se présentait en tchador pour occuper ce poste, il ne serait pas choisi, fût-il le diplomate le plus expérimenté de la terre. Personne ne serait assez fou pour faire une telle nomination. C’est ici que l’on découvre qu’en ne légiférant pas sur la laïcité, on se met dans la situation de devoir, cette fois, pratiquer une véritable discrimination religieuse.

Les projets de loi présentés à Québec la semaine dernière ont au moins l’avantage de confirmer que la laïcité n’est pas à l’ordre du jour de ce gouvernement. Ce n’est pas un hasard si le mot n’y est pas. La ministre Stéphanie Vallée aurait intérêt à le dire clairement. Mais ses propos sont un tel salmigondis et sa maîtrise de la langue si approximative(*) que ce serait beaucoup lui demander. Et je ne parle pas de cette soupane linguistique autour du mot « radicalisation ». On se demande même si la ministre est capable de faire la distinction entre la laïcité, la neutralité religieuse et les exigences élémentaires de sécurité et de communication nécessaires à tout service public.

L’inclusion de ces dernières dans un projet de loi sur la neutralité religieuse illustre la confusion théorique qui règne. Depuis quand l’interdiction de dissimuler son visage a-t-elle quelque chose à voir avec la neutralité de l’État ? Partout où de telles règles ont été adoptées, comme en Belgique, en France, en Italie et récemment au Tchad, on n’a invoqué ni la laïcité ni la neutralité de l’État pour justifier ce qui relève de la sécurité et des exigences élémentaires de la communication. En passant, si ces règles sont essentielles pour obtenir un permis de conduire, on ne voit pas pourquoi elles ne le seraient pas pour ouvrir un compte en banque ou payer avec sa carte de crédit.

En réalité, la neutralité religieuse de l’État est déjà un fait accompli au Québec. Elle est déjà une exigence de notre droit. La nouvelle loi n’y changera rien. Théoriquement, même un État dirigé par des islamistes peut faire preuve de neutralité religieuse. Le Royaume-Uni et le Canada ont pour chef d’État un dirigeant religieux sans que cela nuise à la neutralité des décisions.

 

Ce qui manque au Québec, ce n’est pas la neutralité religieuse, mais la laïcité. Celle-ci n’implique pas seulement la neutralité de l’État. Elle impose à celui-ci une séparation avec les religions. Sans pour autant les combattre, elle ne leur reconnaît aucun privilège. Ainsi, la laïcité est-elle radicalement incompatible avec le statut particulier que garantit aux religions le système des accommodements dits « raisonnables ». Dans un pays laïque, les privilèges ne se négocient pas à la pièce. Les religions sont traitées sur le même pied que toutes les autres formes d’opinions. C’est pourquoi on parle de liberté de conscience. Les « communautés » n’ont pas à obtenir de privilèges en fonction de leur religion, comme celui qui permet aux fonctionnaires de porter des signes religieux alors que les symboles politiques, eux, sont interdits.

Récemment, la philosophe Catherine Kintzler résumait parfaitement cette idée. « Le régime de laïcité est difficile à comprendre, car il repose sur une dualité de principe. D’une part, ce qui participe de l’autorité publique s’abstient au sujet des croyances et incroyances — c’est le principe de laïcité stricto sensu. D’autre part, partout ailleurs y compris en public, c’est la liberté d’expression qui s’exerce dans le cadre du droit commun. »

La preuve par l’absurde que l’État québécois n’est pas laïque, c’est que nos enseignants en Éthique et culture religieuse s’autorisent à demander aux enfants quelle est leur religion et que nos ministres se permettent de discuter à tort et à travers de la signification religieuse du voile, de la burqa et du tchador. S’ils avaient conscience d’appartenir à un État laïque, ils ne s’improviseraient pas en docteurs de la foi et laisseraient à d’autres, militants ou imams, le soin d’interpréter ces symboles.

Au nom du « mur » qui doit séparer l’État de la religion, pour reprendre le mot de Jefferson, ils refuseraient aux religions le droit de s’ingérer dans les affaires de l’État et d’y imposer leurs symboles (notamment à l’école). Mais en retour, ils s’imposeraient un devoir de réserve sur les affaires des croyants, peu importe qu’ils se mettent une casserole sur la tête, tant que ceux-ci respectent les lois. Les projets de loi qui sont sur la table ne garantissent ni l’un ni l’autre.

(*) À l’émission C’est pas trop tôt, la ministre a défendu l’« obligation pour les citoyens et surtout pour les agents de l’État d’agir, d’avoir un devoir de neutralité ». Neutralité des citoyens ? Comprenne qui voudra…

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