Le libraire ambulant

Le libraire Michel Vézina (debout) tient salon littéraire cet été sur les places publiques des villes et villages québécois. Devant son camion-librairie d’allure trash, on prend un café, on cause littérature et on fournit les indications routières aux passants.
Photo: Josée Blanchette Le libraire Michel Vézina (debout) tient salon littéraire cet été sur les places publiques des villes et villages québécois. Devant son camion-librairie d’allure trash, on prend un café, on cause littérature et on fournit les indications routières aux passants.

Saint-Camille, PQ — J’aime le mot wâbo. Il vient du hobo et a vagabondé jusqu’à nous sur les chemins de terre « en laveuse », sous des ciels chargés d’incertitude, des lendemains qui chantent et déchantent, comme la vie. Celle de l’écrivain Michel Vézina ressemble à ça, un long batifolage, Jack of all trades, maître de rien et esclave de personne, tantôt clown (avec un nez rouge, oui !) pour le groupe punk Bérurier Noir, tantôt à la tête d’un théâtre ambulant, tantôt cracheur de feu ou rédacteur en chef, tantôt éclairagiste pour les Colocs, tantôt éditeur, toujours écrivain.

L’hiver dernier, le saltimbanque de 55 ans lançait un appel à l’aide sur Facebook pour trouver du boulot, n’importe quoi : effectuer des rénovations, promener les chiens, faire le ménage. Ce printemps, Michel Vézina s’est dégoté un camion de pompiers et l’a réaménagé en librairie avec ses potes de Gould, son patelin en Estrie.

Le Buvard, cette librairie ambulante, est né d’une idée glanée en Bretagne l’année dernière en voyant un libraire qui soldait son fonds de commerce à l’aide d’un camion, de foires en kermesses. L’affaire est devenue profitable. Cinq camions en plus, le libraire breton a simplement fermé boutique pour se déplacer vers les clients. Et pourquoi pas voyageur de commerce ?

Il n’en fallait pas plus pour que Michel Vézina tente le coup ici, assisté par le jeune libraire Maxime Nadeau, qui trimbale sa tente avec lui et s’installe sur des terrains vacants partout où Le Buvard plante son auvent, soutenu par deux piquets de bouleau, qui protège quelques tables du soleil. Le soir venu, Michel ouvre le futon installé à l’intérieur et sur lequel les clients s’assoient parfois pour feuilleter leurs trouvailles durant le jour.

Librairie bipolaire qui offre du neuf et de l’usagé (Bonheur d’occasion à 3 $, c’est vraiment une occase), le lieu abrite de 1500 à 2000 titres sur 100 pieds carrés. Ce n’est pas l’endroit où se procurer le Guide de la moto mais plutôt le lieu où s’initier à Nelly Arcan, Kerouac, Joyce, Jack London, Thoreau, Kokis, Dany Laferrière… même le Chevalier de Lorimier !

Vézina a sa petite idée bien à lui de ce que constitue la littérature. « 95 % de ce qui s’imprime, c’est du gaspillage d’arbres ! Sauvons les livres ? Non. Sauvons la littérature, oui ! », lance ce nouveau libraire indépendant qui ne reçoit pas de subventions pour vagabonder sur les routes et tenir l’ignorance en joue. Il balade les livres là d’où ils viennent, au pays des arbres.

La lecture buissonnière

« On demande des dons pour les livres usagés afin de nous permettre de les revendre le moins cher possible. L’autre jour, à Dunham, un kid de 15-16 ans n’avait que 3 $ dans ses poches. Il est reparti avec du D.H Lawrence et je l’ai vu se promener toute la journée avec son livre, comme si c’était un trésor », remarque le libraire ambulant. Même s’il est question que Vézina emprunte les routes de France avec un autre camion l’hiver prochain, pour mettre en valeur le livre québécois, l’écrivain n’a pas le fleurdelisé tatoué sur le front. « Je vis au pays de la littératie, un pays en soi. Je n’aime pas les appellations de littérature nationale. Laferrière a raison : il est un écrivain japonais. Ça n’a aucune importance. Quand c’est bon, c’est bon. »

Ce « clochard céleste » a touché à tous les expédients possibles durant son existence nomade : « La dope la plus puissante, c’est la littérature ! C’est pas une joke ! Et tu n’as pas d’effets secondaires. » Si ce n’est que de s’ouvrir l’esprit et de se découvrir le fond des tripes. « C’est ce qui nous différencie des autres espèces animales, la littérature nous donne des outils. Le langage est le matériau de la pensée. Quand les idées se confrontent, c’est là qu’on avance. » Et Vézina aime bien l’idée de camper sur les places de villages ou dans les stationnements d’églises, de rassembler les gens autour du thé à la menthe ou du café qu’il prépare lui-même et de brasser les idées en commun tout en discutant écrivains.

Partir, c’est renaître un peu

La métaphore du voyage, du mésadapté social qui ne s’enracine jamais longtemps, Vézina l’assume pleinement, partageant sa vie entre une roulotte dans le bois à Gould, une autre à Bordeaux, en France, et un petit deux-et-demie dans Saint-Henri, à Montréal, sans compter ses séjours annuels en Haïti, lui qui est pote avec l’Immortel et grand admirateur de littérature haïtienne. « Je fite nulle part », conclut ce touche-à-tout qui a étudié en cinéma, en philosophie et en histoire de l’art.

Son goût pour la mouvance lui vient de l’enfance, devine-t-on dans son autobiographie littéraire Attraper un dindon sauvage au lasso :

« Le voyage, la route, le train… Plus vieux, j’aimais jumper les trains entre chez moi et l’école Sacré-Coeur, où j’ai été élève entre ma troisième et ma huitième année. Un kilomètre et demi accroché à l’échelle d’un wagon de marchandises, premier geste de wabo sans encore savoir ce que c’était… Première manifestation d’un obsédé du départ, d’un fou de l’arrivée, d’un malade du déplacement. L’Amérique du Nord est une terre de nomades. Rien ici ne prédispose au sédentarisme. C’est la route, le lien, le partage et la mouvance qui sont au coeur des valeurs les plus profondément liées à ce continent. »

Ne lui manquait qu’un camion pour ajouter au mythe de l’Amérique vagabonde dont Kerouac s’est fait l’emblème : « Ça fait 30 ans que mon rêve de vieillesse, c’est de vivre dans un truck ! » Un camion dont les échoueries estivales lui permettront peut-être de mettre un peu de beurre sur les épinards.

Le virage numérique ? Amazon ? Vézina ne veut pas se battre contre cela. Il aborde le problème en pensant à l’extérieur de la boîte, tout simplement. Mais il faut avoir le tempérament un peu insouciant, racoler le client en badinant, comme avec l’amour. « J’ai même suivi des ateliers de boniments à Namur, en Belgique. Ma mère était acadienne, alors je me créais un personnage qui parlait le chiac et je ramassais les gens pour les emmener au show. »

Bonimenteur, y a pas de sot métier, certains en font même une carrière politique. A beau bonimenter qui vient de loin, mais dans son camion rouge pompier, on le voit venir, ce wâbo.

«He won't be home for Christmas»

L’Anglo (pour les fidèles de cette page depuis deux décennies) n’est plus. Il nous a fait faux bond par surprise cette semaine, à l’âge de 61 ans. L’Anglo a nourri cette page de son originalité durant quelques années, ma vie et mon imaginaire aussi. Vous avez été nombreux à l’avoir aimé. « One of a kind », comme ils disent. Et une des très rares personnes que j’aie croisées qui savait qu’elle était mortelle. Un dernier hommage en rappel ici et ici.

Toi et moi, Sal, on savourerait le monde entier avec une voiture comme ça, parce que, mon pote, la route doit en fin de compte mener dans le monde entier

Ce monde que l’on crée en écrivant me fait peur. Comment faire se marier des lieux, des paysages, des personnages et des émotions à la fois tirés de la réalité et absolument inventés, comment ne pas trahir l’un et l’autre ?

Un wabo, c’est une manière de Survenant, j’imagine. Une vision du nomadisme comme mode de vie, comme seule manière possible d’envisager notre monde dans son profond mensonge.

L'empreinte

Je vous ai parlé de ce documentaire de Carole Poliquin et Yvan Dubuc — avec Roy Dupuis — à sa sortie. Cette thèse étonnante sur notre métissage culturel avec les autochtones, à l’origine d’un certain goût pour le nomadisme, pour le consensus, le vivre et le laisser vivre notamment, est séduisante. À voir. 1001 vies, le samedi 20 juin à 21 h sur ICI Radio-Canada Télé.
 

Noté que Le Buvard camperait en maints endroits jusqu’à la fin de l’été. Cette fin de semaine, on trouvera le camion rouge aux Festifolies en Armandie, à Philipsburg, mais aussi au Marché de nuit du Mile-Ex, à Montréal (27 juin), et au rassemblement de food trucks au Stade olympique (3 juillet). La liste complète sur la page Facebook.

 

Feuilleté en m’émerveillant ABC Abécédaires de la collection particulière de Jean Duvallon (La Martinière). Un très beau livre à mettre entre les mains des enfants, mais surtout des adultes qui feront un petit retour nostalgique dans le passé. 64 abécédaires à l’iconographie splendide, tirés d’une riche collection. Entre l’ancien et le nouveau, un album cadeau vraiment réussi (54,95 $).

7 commentaires
  • Denise Lauzon - Inscrite 19 juin 2015 04 h 51

    L'école ne valorise pas assez la lecture


    Je pense que des jeunes peuvent aller jusqu'à la fin du Secondaire sans avoir lu un livre au complet et je ne parle pas ici de manuels scolaires. Je me demande si dans le programme de formation des professeurs on fait référence à l'importance de promouvoir la lecture chez les jeunes. J'ai même l'impression que beaucoup de professeurs n'ont même pas développé le goût de la lecture.

    • Bernard Terreault - Abonné 19 juin 2015 08 h 13

      Il faudrait d'abord que les PARENTS valorisent la lecture.

  • Hélène Gervais - Abonnée 19 juin 2015 06 h 30

    Il est délirant ce mec ....

    Malgré que ça ne doit pas toujours être facile de vivre à la wabo :) Promis si je rencontre son camion j'arrête pour lui faire la bise, pas au camion bien sûr :)

  • Denise Noël - Abonnée 19 juin 2015 09 h 11

    wabush

    Tonifiant cet article. Vive le pays de la littérature libre! Cependant, une précision pour ceux qui l'ignorent, WABÔ est le mot québécois pour dire WABUSH, c'est à dire LIÈVRE en langue algonquienne. Or il a pris pour nous le sens chargé, d'Indien. En effet, pour rester en Littérature, Bill Wabô était l'Indien de service de l'écrivain Claude Henri Grignon dans son Séraphin. Un personnage négatif et faire valoir qui erre hors de la civilisation et de la vraie culture française. Mais contrairement à ce que l'on pourrait imaginer, les lièvres dans la vraie vie de la forêt sont des prises facilement piégées. Loin d'être nomades, ils empruntent toujours à répétition le même sentier. Troublant, non?

  • Loyola Leroux - Abonné 19 juin 2015 09 h 37

    J’aime lire et je sauve des arbres

    ‘’ Vézina a sa petite idée bien à lui de ce que constitue la littérature. « 95 % de ce qui s’imprime, c’est du gaspillage d’arbres ! Sauvons les livres ? Non. Sauvons la littérature, oui ! »’’.

    Je suis fiers de dire que je sauve des arbres en ne lisant que le fameux ‘’5%’’ des livres. Pour ce faire j’ai appris a faire la différence entre un peintre du dimanche et Rembrandt, entre un roman de gare et Victor Hugo, entre une bouteille de ‘’Cuvée du dépanneur’’ et un grand vin de Bougogne, entre une Pony et une Formule 1, entre un homme a tout faire et un homme de métier, entre le heavy métal et Bach, entre un roman jeunesse insipide et politiquement correct et les Fables de Lafontaine, entre les Contes de fées et Passe-Partout, et a accepter les notions taboues au Québec d’élite, de classique, de transcendance, etc.

  • Jean-François Laferté - Abonné 19 juin 2015 14 h 11

    Quel manque de discernement!

    En réplique à madame Denise Lauzon,

    Épouvantable de pestiférer encore contre les profs...Les éléves ont des coins lecture, des bibliothèques scolaires, des salons du livre, des animations, des lectures libres dans l'école, des moments père-fils pour la lecture et quoi encore?
    Je quitte à la retraite après 31 ans au primaire et la lecture a été au coeur de mon travail:c'est la clé à toutes les autres matières scolaires.
    Il y a même,à notre école, un comité lecture pour promouvoir des activités à partir de paniers de lecture conçus par des enseignants.
    Allez dans les classes svp avant de faire un tel commentaire!
    Merci à Bernard Terreault por sa réplique:dans le mille!
    Jean-François Laferté
    Terrebonne
    fidèle abonné