Sans se fatiguer

Il est amusant parfois de parcourir de vieilles anthologies. Connaissez-vous André Theuriet, Émile Mâle, François Albert-Buisson, Marc Boegner, René de La Croix de Castries ? Qui sont-ils ? En tout cas, ils gisent au milieu de champs de papiers jaunis, parmi les rangs de célébrités fanées.

Pourtant, ils étaient tous académiciens. Ils occupaient d’ailleurs le même fauteuil d’hommes en vert que Dany Laferrière, soit le numéro deux.

À Montréal, la tête de Laferrière, façonnée dans la cire, montée sur un mannequin, vient de faire son entrée au Musée Grévin. Matière à une statuaire du pauvre, la cire ne parvient qu’à souligner un mensonge qu’on persiste tout de même, en des lieux pareils, à présenter pour un équivalent de la vérité. C’est dire, avec de la cire, l’idée creuse qu’on se fait souvent de vies pleines.

Je songe à Montesquieu, Yourcenar, Ionesco, Musset, Tocqueville, La Fontaine, Duby, Lévi-Strauss, et quelques autres. Je ne sais pas s’il convient de parier que Laferrière se trouvera un jour au nombre de ces rares académiciens dont les noms honorent d’abord cette institution plutôt que l’inverse.

Au moins, Laferrière aura permis aux Québécois de prendre conscience de ce temple culturel qui obéit sans défaillir à des codes qui, pour ridicules qu’ils soient, assurent une certaine transmission en faveur de la perpétuation d’une société.

Mais tant qu’à découvrir l’Académie française, peut-être faudrait-il apprendre à connaître aussi le curieux rapport que cette institution entretient avec l’argent.

Un rapport de la Cour des comptes, rendu public il y a quelques semaines, montre à quel point l’Institut de France, qui comprend l’Académie française, s’offre une étonnante gestion de ses affaires. L’Institut gère en principe un patrimoine de plus 1,5 milliard d’euros, des placements financiers, des biens immobiliers et fonciers (11 000 hectares de terre) et des collections d’oeuvres d’art, dont la plus grande collection de toiles de Monet.

C’est un peu désordre à l’Académie. Parfois, des biens s’égarent, observe la Cour. Comme cette jolie collection d’estampes, réputée perdue, jusqu’à ce qu’on la retrouve sous le lit « du directeur scientifique de la bibliothèque au moment de son départ à la retraite ».

On ne compte pas non plus avec précision le nombre de fondations qu’abritent ses bâtiments. Plus de 1100 apparemment, dont certaines appartiennent à la famille ou à des proches des immortels. Certaines transactions de ces fondations peu transparentes s’élèvent pourtant à plusieurs millions.

Plusieurs membres de l’Académie sont par ailleurs logés sans frais, dans des conditions qui défient souvent l’entendement. « Des logements sont attribués à des conditions particulièrement avantageuses, voire gratuitement, sans aucune justification et parfois sans que les instances dirigeantes aient été consultées. »

L’ancien chef de cabinet de l’institution, licencié en 2008, « a disposé pendant plusieurs années de cinq logements », dont le « château de Berzée, en Belgique, propriété de l’académie ». Les avantages financiers consentis aux académiciens apparaissent d’ailleurs presque immortels.

Le rapport cite des exemples célèbres. Maurice Genevoix, élu en 1949, démissionne en 1974, mais jouit jusqu’à sa mort gracieusement d’un vaste appartement. Puis, son épouse continue d’habiter les lieux aux mêmes conditions, jusqu’à son décès en 2012. On apprend aussi que l’auteur des Rois maudits, Maurice Druon, n’était pas seulement opposé à l’entrée d’une première femme à l’Académie, Marguerite Yourcenar, à la féminisation des mots ainsi qu’à certains usages contemporains, québécois ou autres, jugés barbares. Druon occupa sans frais, presque toute sa vie, un logement d’une valeur mensuelle de plus de 5400 euros. Puis à sa mort, en 2009, sa veuve se vit attribuer, en plus du logement, une « contribution » mensuelle supplémentaire de 3000 euros, sans qu’aucune justification soit donnée.

La Cour n’en finit pas d’observer les anomalies à propos de l’Académie. Alors que les effectifs y sont demeurés à peu près les mêmes, les salaires ont explosé depuis 2005, avec des augmentations passant de 5 à 60 %. La gestion et la politique salariale du personnel sont « marquées par une absence quasi totale de règles formalisées ». On note une hausse exponentielle des salaires, sans pouvoir chiffrer de surcroît les avantages « en nature injustifiés » que permet en plus l’Académie. Les seuls coûts représentés par les indemnités versées par l’État à chaque académicien se sont élevés en 2013 à 2,6 millions d’euros, soit en moyenne à 65 000 euros par tête d’immortel.

Comment dire ? Je ris un peu lorsque j’entends l’ami Laferrière parler soudain avec beaucoup de componction des rigueurs de l’hiver québécois, de la majesté des saisons et de leur succession, lui qui longtemps rêvait de fuir ce pays pour se réfugier à Miami. Au moins, je sais qu’il travaille maintenant à fond, en toute saison, et plus seulement pour des prunes.

La vénérable institution chargée de normaliser et de moderniser la langue française a prévu achever l’an prochain, entre la rédaction d’habituels avis linguistiques, la refonte de son dictionnaire. Il s’agit de la neuvième édition depuis 1635, soit en moyenne une parution tous les 42 ans. Peut-être Laferrière sera-t-il obligé de dénoncer, avec l’humour qu’on lui connaît, ces cadences pour un travail à l’évidence si mal rémunéré ?

LE COURRIER DES IDÉES

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel. Les envois débuteront la fin de semaine du 19 janvier 2019.

9 commentaires
  • François Dugal - Inscrit 15 juin 2015 08 h 31

    Gabegie

    Je suis soulagé de constater que le Sénat Canadien ne fait pas cavalier seul au châpitre de la gabegie.

    • Gilles Théberge - Abonné 15 juin 2015 17 h 42

      C'est amusant je pensais justement moi aussi au "Canadian "Senate" en lisant cet excellent texte de monsieur Nadeau

  • Charles Talon - Abonné 15 juin 2015 09 h 12

    L'Académie

    Ce n'est pas parce qu'on rit que c'est drôle... À côté de ça, nos sénateurs sont de pauvres quêteux...

    Charles Talon

  • Francis Ruest - Abonné 15 juin 2015 12 h 21

    Les pieds sur terre

    Merci. Vos propos ramèneront, c'est à souhaiter, certains sur terre. Il était l'invité de La Soirée Est Encore Jeune, samedi dernier, je m'attendais a plus de la part d'un acamédicien. À chacun sa loge.

    • Francis Ruest - Abonné 15 juin 2015 18 h 51

      Errare humanum est. Voilà,j'ai écrit acamédicien au lieu de académicien, j'aurais pu et du me relire.

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 15 juin 2015 12 h 55

    Qui paiera le loyer de Laferrière à Paris ?

    Et à Miami ?

  • Jacques Gagnon - Inscrit 15 juin 2015 13 h 23

    Star Académie

    Des relents de vieille aristocratie française. Le mot ridicule vous vient tout de suite à l'esprit quand vous les voyez avec leur épée. S'il avait refuser, monsieur Laferrière aurait monter en estime, mais il a préféré «sans se fatiguer». D'ailleurs l'a-t-on déjà vu faire autre chose que de parler ? Vous avez nommé ces «remarquables oubliés», mais la liste est longue de ceux qui ne sont pas Académiciens. Leur fallait-il un «nègre» pour écrire à leur place ? J'oubliais que le rôle des académiciens est de vivre le plus longtemps possible, «sans se fatiguer».

    • Gilles Théberge - Abonné 15 juin 2015 17 h 49

      Monsieur Laferrière a sollicité cette nomination comme vous semblez l'ignorer. C'est la règle apparemment.

      Cela dit et malgré les apparences, cette institution vaut plus que le statut que vous lui attribuez avec une légèreté un peu désolante de "relents de vieille aristocratie française".

      C'est la mode de postillonner sur ce qui dépasse notre compréhension