Gauchistes au pouvoir

Des manifestations « indignées » de 2011… à l’exercice du pouvoir en 2015. Depuis samedi, les deux principales villes d’Espagne sont gouvernées par des coalitions à la tête desquelles se retrouvent des indignadas (« indignées ») aujourd’hui célèbres.

La Madrilène Manuela Carmena, vieille dame digne, ex-juge de gauche à la retraite, et la jeune Barcelonaise Ada Colau, militante contre les expulsions de logements que la crise a multipliées depuis cinq ans — une personnalité qui a déjà justifié la désobéissance civile comme légitime défense — dirigeront, en principe pour les quatre prochaines années, les deux métropoles espagnoles.

Issu de tractations consécutives aux élections du 24 mai, un nouveau pouvoir municipal va donc s’exercer, dans la foulée des mouvements de la société civile et de l’extrême gauche nés de la violente crise économique qui a frappé l’Espagne après 2009: le mouvement des Indignados à compter de 2011 et, depuis 2014, son émanation politique, le parti Podemos.

 

 

Il ne s’agit pas pour autant d’une réplique de ce qui s’est passé il y a cinq mois en Grèce, où la « Coalition de la gauche radicale » (acronyme SYRIZA) a pris le pouvoir au niveau national, avec une majorité quasi absolue de sièges à Athènes.

L’Espagne reste pour l’instant gouvernée à droite, et le « basculement à gauche » de Madrid et Barcelone — relatif puisqu’il repose sur des coalitions complexes, où la gauche radicale est loin d’être seule — n’a pas trouvé des échos dans toutes les régions d’Espagne, loin de là.

La colère a beau enfler contre le chômage, la baisse du niveau de vie, l’explosion des inégalités, la corruption des élites, les partis de l’establishment (Parti populaire à droite, PSOE au centre gauche) ont beau être affaiblis, le PP du premier ministre Mariano Rajoy est resté, le 24 mai, la première formation à l’échelle du pays avec 27 % des suffrages exprimés. Où l’on voit, une fois de plus, que les grandes métropoles vont parfois à contre-courant du pays profond.

Il n’empêche : l’administration municipale étant le domaine du concret, il sera intéressant de voir quel « sens du possible », et quelle marge de manoeuvre, pourront se ménager — sur des questions comme le logement, le transport, la vie quotidienne — des novices comme Mmes Carmena, Colau et leurs compagnons politiques, qui ont surtout évolué, jusqu’ici, dans l’opposition et la revendication, plutôt que dans l’administration et la gestion.

Citation de Manuela Carmena, tirée d’une interview au magazine YoDona, peu avant son élection : « Je veux introduire en politique des valeurs de la culture féminine : l’émotion, l’empathie, la concertation et l’écoute. » Au pays des tueurs de taureaux, des caudillos et des hidalgos, dans cette Espagne des politiciens machos convaincus qu’il n’y a pas de solution de rechange à l’austérité et à l’épreuve héroïque… on peut souhaiter bonne chance à Mme Carmena !

 

À Barcelone, l’élection municipale était plus complexe qu’à Madrid, puisque à l’affrontement « social » (gauche contre droite) se superposait, comme toujours, la question nationale catalane.

Or, la Catalane Ada Colau n’est pas dans la mouvance du mouvement autonomiste ou indépendantiste — qui existe tant à gauche qu’à droite — et elle ne s’y est jamais identifiée. C’est un peu, mais en plus radical… comme si un néodémocrate prenait le pouvoir au Québec, mais sans affinités particulières avec le nationalisme québécois.

Pour autant, Ada Colau, sur la question catalane, diverge avec les machos centralisateurs de la droite nationale « dure » au pouvoir à Madrid, qui entendent nier jusqu’au simple droit à l’autodétermination des Catalans.

Tout en se déclarant opposée à la séparation de la Catalogne, la nouvelle mairesse gauchiste de Barcelone est en faveur du dret a decidir (le « droit de décider ») des Catalans, et donc de l’organisation d’un référendum légal et reconnu sur l’appartenance à l’Espagne. Encore là… bonne chance, Mme Colau !

Cette percée survient alors que la Grèce, bientôt dans son sixième mois d’une expérience politique sans précédent, en arrive aujourd’hui à l’heure de vérité, au bord du précipice.

Le seul autre pays qui a osé, en 2015, élire des militants de la gauche radicale — et cette fois, au niveau national — devra peut-être décider, dans quelques jours, s’il se plie finalement aux exigences « austéritaires » des dirigeants européens… ou s’il décide de rompre les amarres, pour un immense saut dans l’inconnu.

7 commentaires
  • François Dugal - Inscrit 15 juin 2015 08 h 14

    C'est qui?

    Quel est le parti politique qui a plongé l'Espagne dans la récession?

    • Pierre M de Ruelle - Inscrit 15 juin 2015 15 h 31

      Tous incluant le present, les anciens par leur corruption, le nouveau par autant de corruption, et par dogmatisme...

  • Jacques Morissette - Inscrit 15 juin 2015 09 h 08

    Si on pouvait changer nos mentalités?

    Dans ce cas-ci cependant, des personnes de gauche se sont engagées et ont pris le pouvoir. Il ne faudrait pas pensée que les gens de droite vont se croiser les bras, en attendant le beau temps. Ils vont plutôt tout faire pour leur mettre du sable dans les rouages de leur mandat. La gauche politique ferait la même chose, si la droite était au pouvoir.

    C'est ce que je déplore le plus en politique. Cette attitude démontrant que le politique ne fait pas tout pour la démocratie, ni pour les citoyens. Ils font tout pour eux, probablement autant la gauche et la droite, pour se réaproprier le pouvoir. Je parle de parti politique, pas de personnes comme c'est le cas présentement.

    Au départ, il peut y avoir de la bonne volonté de part et d'autre, mais à un moment ou l'autre, d'instinct, le politique et le désir du pouvoir prennent les choses en main, c'est là que tout se gâte. Idéalement, il faudrait changer les mentalités pour que les choses se passent plus noblement.

    Nous sommes très chanceux quand un politicien est élu et s'engage sincèrement à faire les choses autrement. Ironiquement, sauf pour des cas d'exceptions, le pouvoir ne leur reste pas longtemps entre les mains.

  • Nadia Alexan - Abonnée 15 juin 2015 10 h 50

    Gauchistes au pouvoir

    Heureusement que les peuples de l'Europe commencent à se réveiller et à comprendre que voter pour la droite est contre leur propre intérêt.
    J'ai été très inspirée et énergisée par le discours des représentants des Partis de gauche de Syriza et de Podemos, dans le cadre de la journée de Solidarités d'Alternatives, samedi passé. Finalement, ces deux partis commencent à légiférer pour dépanner les plus faibles et les plus démunis. Bravo! En espérant que les Québécois se réveillent bientôt, avant que les libéraux détruisent la province complètement.

    • Christian Montmarquette - Abonné 15 juin 2015 13 h 33

      Espérons que le phénomène se répande au Québec.

      Et permettez-moi de vous saluer au Passage Mme Alexan.

      Christian Montmarquette

  • Georges LeBel - Abonné 15 juin 2015 11 h 18

    stéréotypes et préjugés

    Désolé, M. Brousseau,
    Mais les stéréotypes et les préjugés ne valent ni anlyse, ni raison :
    "Gauchiste. "Vieille (sic) dame digne"
    "Au pays des tueurs de taureaux, des caudillos et des hidalgos, dans cette Espagne des politiciens machos convaincus qu’il n’y a pas de solution de rechange à l’austérité et à l’épreuve héroïque… " ...etc.

  • Claude Bariteau - Abonné 15 juin 2015 13 h 25

    Interrogations pour la suite des choses en Catalogne

    Des élections municipales de Barcelone, il faut retenir cinq choses :

    1. Le pourcentage du vote fut de 25 % avec concentration dans la ville où
    se sont exprimés deux mouvements (Barcelone en commun et Citoyens), le
    premier à gauche, le deuxième au centre-droite, avec respectivement 11 et
    5 élus.

    2. Le parti nationaliste centre-droite (CIU) est passé de 14 à 10 élus. Ce
    parti est pro-indépendance. Il en est de même du PSC, qui a perdu des
    plumes passant de 11 à 4. Par ailleurs, la CUP, pro-indépendance, a gagné
    3 sièges.

    3. Le PP (parti populaire espagnol est passé de 9 à 3 élus. Ce parti comme
    le mouvement citoyen sont contre l'indépendance et le Citoyen fit élire 5
    personnes. Il en est ainsi pour ERC, parti contre l'indépendance, qui passe
    de 0 à 5 élus.

    4. Si la chef du parti Citoyens parle de déconfiture du mouvement
    indépendantiste, la chef de Barcelone en commun n'a pas parlé en ce sens et, selon monsieur Brousseau défend le droit de choisir pour les Catalans.
    ce que j'ai lu dans les journaux espagnols de Barcelone.

    5. La chef du Partis citoyens entend toutefois s'associer à ERC (5), PSC (4) et CUP (3), ce qui regroupera 23 élus. Or CUP a pris depuis ses distances, ce qui fait que la
    chef se retrouve avec 20 élus et 21 opposants.

    Cela étant, la position de CUP force le CIU à réfléchir et à
    laisser de la corde pour une entente. C'est à suivre, car le CIU ne peut pas
    s'entendre avec PP ni avec Citoyen et ERC, des paris contre l'indépendance, les deux premiers à droite, le troisième, à gauche.

    Aussi, il ne faut pas négliger que Barcelone en commun, supporté par
    PODEMOS, ne s'est pas intégré à ce mouvement parce qu'il voulait conserver son autonomie. C'est probablement ce qui conduira à un brassage original et à des
    ouvertures de CIU pour tenir son plébiscite, forçant la maim à Mas pour inclure des politiques à gauche.