Éloge du flânage

L’un ne va pas sans l’autre. Le coup de drapeau du Grand Prix de Montréal — qui s’est tenu début juin en ville — marque par le fait même le retour durable et prévisible des touristes en villes, attirés par les charmes de la métropole, mais surtout par la brochette de festivals et de divertissements urbains posée chaque année sur le bitume chauffé par le soleil de juillet.

Dans cet environnement placé sous le signe de l’urgence d’exister par la fête et la quête d’un bonheur sans doute factice dans la communion, on les reconnaît à leurs chaussettes montées trop près du genou, à leurs cartes routières froissées en main — pour les plus de 45 ans, s’entend —, à leur regard perplexe devant les interdictions de stationner, mais surtout à cette posture générale offerte au flânage et à l’ouverture devant une grammaire urbaine inconnue qui dévoile sa logique en temps réel sous leurs yeux.

Parfois, ils sont beaux à voir, mais ils gagneraient aussi à devenir beaux à imiter par les Montréalais eux-mêmes. Pourquoi pas ? En se laissant aller pendant l’été à l’art du flânage, l’urbain pourrait ainsi trouver dans la chose un nouveau regard, une nouvelle perspective, un nouvel esprit sur sa ville marquée dans les derrières années par trop d’affaires, trop d’inertie, trop de désenchantement, de rêves brisés et de cynisme, et qui mérite plus que jamais d’être caressée des yeux par ses propres habitants pour retrouver enfin l’envie de dévoiler un peu plus de charmes.

Le pouvoir du flânage — et du flâneur par la même occasion — n’est jamais à sous-estimer. Le philosophe Walter Benjamin lui accordait des vertus subversives, tout comme la capacité à restaurer un rapport créatif à la ville. Le flâneur, que l’on aime surtout réduire à sa dimension oisive, est surtout un urbain qui se met volontairement en décalage avec son environnement. Moderne, il est, à l’image d’un accro à la techno, sur le trottoir tout en étant ailleurs en même temps. Il est aussi en marge des diktats commerciaux qui cherchent à définir les trames urbaines et les déplacements humains. Bref, il a l’air perdu. Mais il est surtout nécessaire.

À partir d’odeurs

Le flâneur peut être pratique. Une équipe de chercheurs de l’Université de Cambridge vient d’ailleurs d’en faire la démonstration en élaborant, avec la complicité de plusieurs de ces adeptes du flânage dans les rues de Londres et de Barcelone, des cartes géographiques des… odeurs de ces deux villes, quartier par quartier, coin de rue par sentiers de parc et zones commerciales.

Odeurs d’industries, de nourriture, d’animaux, de nature, d’émission de gaz d’échappement, de transport en commun, de rénovation, de tabac, d’excréments ou de déchets, cette naso-géolocalisation repose sur une nomenclature complexe et variée. Elle livre désormais dans ces deux métropoles européennes un portrait inédit de la trame urbaine par les odeurs qu’elles dégagent. Ces odeurs, expliquent les chercheurs, influent sur la perception de l’environnement direct, les comportements des urbains et même la santé. D’où l’importance de s’y intéresser.

Du coup, l’exercice de compréhension olfactif de la ville incarne tout l’esprit du flâneur. En s’abandonnant à la ville, il se laisse en effet traverser par les effets psychiques des espaces qu’il arpente, donnant ainsi corps à ce que le situationniste français Guy Debord qualifiait de psychogéographie, en parlant du flânage.

Mercredi dernier, par la voix de Larry Page, on apprenait que la multinationale du tout, Google, se lance désormais à la conquête des environnements urbains, bien matériels, avec la création du Sidewalk Labs, nouvelle entreprise s’ajoutant à la constellation de l’Empire. Après la recherche en ligne, la publicité comportementale, la cartographie, le réseautage social, la voiture sans chauffeur, alouette, Google dirige désormais sa force de frappe sur les villes en élaborant des technologies capables de rendre le transport en commun plus efficace, la vie en ville moins chère, les environnements urbains moins pollués et les administrations municipales plus efficaces. Ce sont les grandes lignes.

Et forcément, devant ce projet ambitieux, on ne peut que souhaiter une multiplication du flâneur dans les villes d’ici et d’ailleurs, flâneurs qui, en s’appropriant l’esprit et la psychologie d’une ville, se donnent alors un nouveau pouvoir : celui de résister à l’esprit envahissant et surtout calculant d’une multinationale qui, dans les dernières années, a fait ses preuves en matière de remodelage des environnements et orientation des comportements humains.

1 commentaire
  • Yves Corbeil - Inscrit 15 juin 2015 10 h 46

    La psychogéographie j'y adhère...

    Je me dirige immédiatement au centre ville et J'achète aujourd'hui même mes bas golf blanc avec la sandale approprié du parfait flaneur psychographe Montréalais.

    Merci M.Deglise, les festivals n'ont qu'à bien se préparé pour me recevoir, je commence ma thérapie olfactive drette là.