Duddy Kravitz en trois temps

Difficile quand même d’adapter ce Duddy Kravitz en « musical », genre bon enfant. Le héros est pétri de défauts. Mais ce happy end plaqué reste sur le cœur.
Photo: Annik MH De Carufel Le Devoir Difficile quand même d’adapter ce Duddy Kravitz en « musical », genre bon enfant. Le héros est pétri de défauts. Mais ce happy end plaqué reste sur le cœur.

L’autre soir, je suis allée voir The Apprenticeship of Duddy Kravitz, the musical au centre Segal, Côte-Sainte-Catherine. On voyait dans l’assistance des membres de la communauté juive, dont certains avaient côtoyé Mordecai Richler. J’en entendais bourdonner des échos dans le hall d’entrée.

Il flottait un parfum de scandale pas trop casher sur ce show-là. Le dénouement de la pièce musicale avec happy end n’est pas conforme à celui, noir et désenchanté, qu’avait concocté Richler dans le roman à sa source et dans le film de Ted Kotcheff (dont l’écrivain avait cosigné le scénario).

Quelques jours auparavant, je m’étais amusée à relire le roman écrit à 28 ans par Richler, son passeport pour la gloire. Revoyant aussi, un coup parti, le film de Kotcheff (Ours d’or à Berlin en 1973) dans lequel Richard Dreyfuss campait le jeune ambitieux, aux côtés de Micheline Lanctôt, si vibrante dans la peau de sa copine Yvette.

Richler, il faut d’abord le lire, ne serait-ce que pour mesurer le texte aux adaptations que les uns et les autres en tirent. J’aime la langue de ce roman-là : un anglais mâtiné de mots yiddish et français et toute cette faune juive qui sacre comme des cathos. Film et pièce ont sacrifié l’enfance du personnage au profit de la seule adolescence pour condenser l’action, mais on fait bien de s’y ressourcer, livre en main.

Plonger dans ce Montréal du Mile End en ses années 1940 vous donne envie, pour le vestige, de courir sur Fairmount commander un « spécial » chez Wilensky.

Cet Apprentissage… est une fable sur l’arrivisme, avec son jeune héros, Juif pauvre, mal aimé, en bouillonnement hyperactif sur sa rue Saint-Urbain. Déterminé à devenir grand propriétaire foncier dans les Laurentides, il ne s’enfarge pas dans les scrupules. Au point d’y laisser sa blonde, son meilleur ami et le respect de son grand-père adoré. Abandonné en touchant son rêve. Rideau !

Sauf que, dans ce « musical », Duddy fait amende honorable, s’offre une rédemption sous baisers d’Yvette qui chante l’aria Welcome Home ! (très jolie voix de Marie-Pierre de Brienne). Le dénouement est cucul (surtout l’étreinte appuyée), mais le reste du spectacle est fidèle à l’esprit du roman, du film surtout. Faut aimer le genre chantant. La distribution est bonne, dont le jeune Ken James Stewart dans le rôle-titre, qui dégage l’énergie frénétique du personnage.

Richler avait vendu les droits de son livre pour un dollar en 1979. Puis le diable s’en est mêlé : plus de 30 ans d’essais et erreurs à l’adaptation musicale. L’écrivain ne voulait pas qu’on modifie l’esprit de son roman en changeant la chute. Mort en 2001, les absents, dit-on, ont toujours tort, les défunts davantage. La succession de Richler, famille et avocat, aida la pièce à venir au monde avec l’entorse finale.

Après ajouts et jeux de chaise musicale chez ses créateurs, l’équipe, qui s’y était cassé les dents à Philadelphie en 1987, David Spencer, Alan Menken et Austin Pendelton, demeure au poste, sur mise en scène classique, des décors simples.

Le film dans le film, un documentaire d’avant-garde sur une Bar Mitzvah — désopilante satire d’oeuvre expérimentale façon Un chien andalou de Buñuel — tiré en version écourtée du film de Kotcheff, fait s’écrouler la salle de rire. L’humour féroce de Richler éclabousse toute la pièce.

Difficile quand même d’adapter ce Duddy Kravitz en « musical », genre bon enfant. Le héros est pétri de défauts. Mais ce happy end plaqué reste sur le coeur. À Montréal, ville de Richler, la fin initiale aurait sans doute pu passer la rampe, sauf que la production a des vues sur Broadway…

Tant mieux si la première du show se déroule à Montréal et si l’acharnement de l’équipe d’origine est couronné. Ce musical apporte un nouveau souffle à l’oeuvre de Richler. Par ici les supplémentaires ! Mais…

Au Centre Segal, à l’heure des applaudissements, certains spectateurs sortent pour souligner leur désaccord avec les concessions du dénouement. Et allez les blâmer…

On imagine le spectre de l’écrivain flotter au Centre Segal, mi-content, mi-grognon de revenir avec une dent en moins sur le devant de la scène. Il n’en est pas à un malentendu près avec le Québec, son drôle de berceau.

Ouille, un coup de pied !

Ça fait seulement trois mois que le nom de Richler est entré dans la toponymie montréalaise — la bibliothèque du Mile End. En mars, la Ville a nommé aussi l’illustre écrivain citoyen d’honneur à titre posthume… 14 ans après sa mort. Pas pressés et bien rancuniers d’avoir reçu ses coups de bec. On n’en mourait pas, allez…

Le grand romancier montréalais était un provocateur qui cognait sur tout le monde : les Juifs, les Canadiens anglais, les francophones au passé catho et à la loi 101.

Ce roi de l’autodérision se faisait reprocher surtout par sa communauté d’entretenir le cliché du juif rapace. Duddy Kravitz, par exemple…

La seule fois où j’ai rencontré Richler, par hasard dans un hôtel de Toronto, dix ans avant son décès, il n’avait que des bons mots pour ma patronne du temps, Lise Bissonnette, qui venait de croiser le fer avec lui. Il avait écrit en gros que notre revanche des berceaux dans sa fécondité exténuante revenait à prendre les femmes pour des truies. D’où leur duel. Remarquez, sous la Grande Noirceur, le clergé traitait vraiment les femmes comme des femelles reproductrices, et malheur à celles qui tentaient d’empêcher la famille ! Mais bon, « truies » faisait vraiment tiquer.

Chose certaine, j’avais entendu alors Richler, bon prince et rieur, encenser Lise Bissonnette, en digne adversaire, presque en amie. Car il se bagarrait aussi par jeu, comme jadis avec les p’tits « Canadiens français » de la rue Saint-Urbain. « Pea Soup ! Pea Soup ! » Ouille ! Un coup de pied !

Et puis, dans le Québec de sa jeunesse, des courants antisémites circulaient, les mouvements anticonscription choquaient la communauté juive, qui rêvait — faut comprendre !!! — aux troupes dressées face à Hitler. Richler adorait remuer les bouettes d’antan… On avait les nôtres. Ouille ! Un autre coup de pied !

Ses imprécations contre le Québec franco pré et post-Révolution tranquille en ont choqué plus d’un, mais il se sera grafigné lui-même et aura écorché les siens avec une délectation plus ironique encore.

Dans sa grouillante galerie de portraits, sa force fut de n’avoir fait de quartier à personne, si ce n’est à quelques figures de grâce désarmantes. Dans L’apprentissage de Duddy Kravitz, le personnage le plus droit, le plus généreux de son panier de crabe, est celui d’Yvette… la seule francophone du lot.


 
3 commentaires
  • Bernard Terreault - Abonné 13 juin 2015 10 h 35

    Justement

    La francophone Yvette est la plus droite, la plus généreuse: justement, des qualités de perdants! Coïncidence, j'étais en train de lire récemment "Augie March, de Bellow, aussi une histoire de jeune juif pauvre (de Chicago) qui s'en sort à force de rackets. Une obsession, comme les hommes faibles chez les auteurs québécois.

  • Yann Ménard - Inscrit 13 juin 2015 16 h 46

    Il y a le comment

    Me faire écorcher, je peux le prendre. Surtout si ça vient de quelqu'un qui écorche égal. Mais lorsqu'on va raconter dans mon dos que j'ai des affinités avec la nazisme, ça c'est franchement sale.

  • Gilbert Turp - Abonné 14 juin 2015 20 h 53

    3 prises

    J'ai bien essayé de le lire par 3 fois (St-Urbain's horseman, Solomon Gursky was Here, Barney's version) mais chaque fois au bout de 50 pages, j'ai lâché par ennui. Simple ennui de lire une écriture plate, sans chaleur dans la voix.

    Alors, le côté réactionnaire de l'auteur devient comme... too much.

    Il y a tant de choses à lire qui peuvent nous nourrir davantage...