Pourquoi James Bond est-il si populaire?

Mythe primitif, mâle alpha ou personnage commercial que ce James Bond ? Les livres sur le héros se multiplient. Même les éditions Taschen ont consacré un ouvrage de collection à l’espion, The James Bond Archives 007, de Paul Duncan, dont est tirée notre photo.
Photo: Taschen Mythe primitif, mâle alpha ou personnage commercial que ce James Bond ? Les livres sur le héros se multiplient. Même les éditions Taschen ont consacré un ouvrage de collection à l’espion, The James Bond Archives 007, de Paul Duncan, dont est tirée notre photo.

Je n’ai rien d’un disciple de James Bond. J’ai toujours trouvé les films consacrés à ce personnage commerciaux et insignifiants. Le romancier britannique Ian Fleming (1908-1964), créateur du célèbre espion, résumait sa recette par la formule « Bond, Bombs and Blonds » : un espion aventurier, de la violence spectaculaire et de l’érotisme léger. Il ajoutait que ses livres, « des contes de fées pour adultes », s’adressaient aux « mâles au sang chaud ». Rien pour attirer un esprit porté sur les choses intellectuelles, quoi.

Pourtant, comme vous tous, je connais le personnage, son code (007) et sa plus fameuse réplique : « My name is Bond, James Bond. » Comment expliquer cette popularité ? Frédéric Julien, professeur de littérature au cégep Édouard-Montpetit, tente de répondre à cette question dans James Bond encore. Pour une mythanalyse de l’agent 007, un bref essai qui élève l’espion au rang de mythe.

Le succès du récit bondien, suggère Julien, « ne tient pas seulement à une solide campagne de marketing, mais d’abord et avant tout à ces mystérieux échos venus du fond des âges ». Cette thèse, c’est le moins qu’on puisse dire, pousse le bouchon, en comparant Bond à Ulysse, Thésée, Hercule et quelques autres, mais son exposition s’avère un divertissement intellectuel de qualité.

Un mythe moderne

 

Le mythe primitif, selon l’historien des religions Mircea Eliade, « raconte une histoire sacrée », ce qui n’est pas le cas du récit bondien. Ce dernier serait donc plutôt un mythe moderne, qui n’a pas la prétention de fournir une signification au monde et à la vie, mais qui peut « servir de modèle et concrétiser — donc symboliser — nos aspirations et nos doutes », en incarnant des archétypes, ces symboles universels liés à l’inconscient collectif.

En ce sens, explique Julien, James Bond fascine, parce qu’il incarne le héros (force mentale, habiletés physiques, esprit de sacrifice) et le chevalier moderne, doublé du jouisseur dionysiaque. Éternel David qui lutte avec succès contre les Goliath de ce monde, Bond, en effet, fume comme une cheminée, s’imbibe d’alcool et de café (jamais de thé, dit-on) et refuse rarement une partie de jambes en l’air avec des vamps de passage. Playboy irrésistible et invincible, Bond est le mâle alpha, avec de la classe.

Julien, dans cet essai, travaille fort pour lui donner de la profondeur en le comparant à de grands personnages mythologiques, et il y parvient parfois, mais les choses, au fond, sont probablement plus simples. Des romans de Fleming, et la remarque peut s’appliquer aux films qui en ont été tirés, le sémiologue Umberto Eco dit, résume Julien, « qu’ils s’appuient volontiers sur l’endoxa, ces croyances plus ou moins conscientes, partagées par la majorité des gens ». Ces derniers, par exemple, croient que le monde est menacé par des méchants qu’on peut vaincre par l’usage d’une saine violence.

J’irai plus loin. La majorité des gens croit aussi que l’exotisme, les voyages et l’argent apportent le bonheur, que les femmes, même fortes, sont en demande constante du « vrai homme » (Fleming, note Julien, fait dire à son héros que « toutes les femmes aiment être semi-violées ») et que la vie moderne écrase l’individu sous les contraintes (pas d’alcool, pas de tabac).

Espion international, violent et flegmatique, riche tombeur et jouisseur, Bond incarne bel et bien un mythe, mais c’est essentiellement celui du modèle impérialiste et machiste anglo-saxon considéré comme la référence ultime. Or, ce mythe n’est pas « un mystérieux écho venu du fond des âges », mais le résultat de la propagande impérialiste.

Bond, en ce sens, n’est pas tant un héros qui titille notre inconscient collectif, comme le suggère Julien, que le nom d’une machine de guerre idéologique et commerciale qui paralyse la pensée critique.

Le Bond de Boyd

 

Sollicité par les héritiers de Fleming pour écrire une nouvelle aventure de James Bond, le réputé romancier britannique William Boyd a accepté de relever le défi. Trépidant roman d’aventures et d’espionnage, Solo reprend tous les codes propres à la série, mais s’amuse à les pervertir légèrement.

En 1969, Bond, 45 ans, doit intervenir pour faire cesser une guerre civile au Zanzarim, un petit pays (fictif, mais inspiré du Nigeria-Biafra) d’Afrique occidentale. L’espion, comme d’habitude, fume et boit beaucoup, s’envoie en l’air avec de divines créatures, est sans cesse trahi, mais rebondit et multiplie les exploits, parfois au mépris de ses supérieurs, d’où le titre du roman.

Boyd, qui a déclaré au Monde que Fleming « a créé un personnage mythique », mais qu’il écrivait mal, concocte ici une intrigue riche, limpide — une rareté dans le genre — et nerveuse. Il attribue même à Bond de troublantes réminiscences liées à sa participation à la Seconde Guerre mondiale et quelques doutes critiques quant à la légitimité de sa mission. « Ne vous mêlez pas de ça », lui intime M, son patron. Les émules de l’espion, abîmés dans l’action, respectent cette injonction. Pas moi. Voilà pourquoi, même en été, je ne suis pas des leurs.

Mythe primitif, mâle alpha ou personnage commercial que ce James Bond ? Les livres sur le héros se multiplient. Même les éditions Taschen ont consacré un ouvrage de collection à l’espion, The James Bond Archives 007, de Paul Duncan, dont est tirée notre photo.

Selon Michel Tournier dans "Le vent Paraclet", "le mythe est une histoire que tout le monde connaît déjà". On peut donc déclarer sans équivoque que James Bond est un mythe, peut-être le premier mythe moderne véritablement planétaire.

James Bond encore. Pour une mythanalyse de l’agent 007

Frédéric Julien, Poètes de brousse, Montréal, 2015, 96 pages. Aussi: «Solo», William Boyd, traduit de l’anglais par Christiane Besse, Points, Paris, 2015, 360 pages.



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